Il y a un an jour pour jour débutait le printemps libyen qui a conduit à la chute de Mouammar Kadhafi. L’occasion de faire un bilan avec nos Observateurs sur place, alors qu'en Libye la torture et les exactions sont toujours monnaie courante.
 
Les Libyens se considèrent "libérés" depuis le 20 octobre 2011, date de la capture et de la mise à mort de Mouammar Kadhafi. Mais le mouvement de contestation en Libye a été lancé le 17 février 2011, date célébrée aujourd’hui dans tout le pays. A cette occasion, un rapport d’Amnesty International rend compte d’une situation inquiétante en Libye. Il y est question de violations des droits de l’Homme commises "en toute impunité" par les milices des ex-rebelles, de tortures dans les prisons, d’arrestations et d’exécutions sommaires de partisans présumés de Mouammar Kadhafi.
 
Un constat de l’ONG qui vient s’ajouter à une crise de confiance dont souffre depuis quelques mois le CNT (Conseil national de transition), instance créée le 27 février 2011 pour gouverner provisoirement le pays. Le vice-président du CNT a d’ailleurs démissionné le 22 janvier dernier, sous la pression populaire, parce qu’il était mis en cause pour ses liens avec l’ancien régime.
 
Les Libyens célèbrent le premier anniversaire de leur révolution, à Tripoli dans le quartier de Soug Al-Jomaa, le 16 février.  

"La circulation des armes et l’impunité des milices rendent le pays instable"

Anas El-Gomati est né à Londres. Il est revenu s’installer à Tripoli en juin 2011 où il dirige une société de conseil.
  
Il ne faut pas se laisser tromper par les manifestations de joie qu’on a vu aujourd’hui en Libye. Car le plus dur reste est à venir pour que l’on puisse réellement parler de révolution. La circulation des armes et l’impunité des milices rendent le pays instable et met en péril le bon déroulement des élections [législatives et présidentielle] prévues au mois d’avril et de juin. Le CNT se montre incapable de gérer le pays. C’est un pouvoir faible qui n’arrive pas à asseoir son autorité et à assurer un minimum de sécurité.
 
En plus des exactions dont parle le rapport d’Amnesty International, que j’ai consulté, le départ de Libye d’une organisation comme Médecins sans frontières est très inquiétant [MSF a déclaré suspendre ses activité en Libye "parce que l’on demandait à son personnel soignant […] de traiter des prisonniers entre deux séances de torture" ndlr]. Ces ONG sont les garantes de notre liberté et de la démocratie. Ils sont les seuls à pouvoir témoigner des violations des droits de l’Homme. Ce n’est pas par hasard que ces organisations n’ont jamais eu le droit de travailler ici du temps de Kadhafi ! Le fait qu’elles partent montre les dérives du CNT.
 
Mais c’est aussi notre responsabilité à nous en tant que citoyens et membres de la société civile de faire attention à de telles dérives. Si les choses ne s’améliorent pas rapidement, nous risquons un retour en arrière."

"Aucun pays ne peut faire de merveilles en si peu de temps"

Omar Regi, 28 ans, est un homme d’affaires qui vit à Tripoli.
 
Je trouve que nous avons beaucoup gagné en liberté depuis une année, surtout dans les médias. Depuis la libération, sept nouvelles chaînes de télévision ont vu le jour et six autres attendent d’avoir un visa d’exploitation. Il y a cinq nouveaux journaux qui ont été lancés. Ils font du bon travail et parlent de tout ce qu’il se passe, y compris de la contestation contre le CNT.
 
Certains se plaignent que certains membres du CNT soient des caciques du régime de Kadhafi. Mais, mis à part les expatriés qui sont rentrés pour prendre des postes à responsabilité, qui d’autre est habilité à gérer les affaires du pays ? Nous savons tous qu’à cause de la main mise de Kadhafi, les Libyens n’ont pas de tradition ou de culture politique. Ces anciens hommes politiques sont donc les plus habilités à gouverner pour l’instant. De plus, il faut faire la distinction entre ceux qui sont restés accrochés à Kadhafi jusqu’à la fin et ceux qui se sont retirés dès le début. Or, aucun membre du CNT n’a soutenu Kadhafi jusqu’à la fin.
 
Le seul véritable point noir aujourd’hui en Libye est la question des armes qui continuent de circuler. Le gouvernement a appelé les rebelles à rejoindre l’armée nationale, mais ces derniers n’ont pas obtempéré.
 
Evidemment que tous les objectifs de la révolution n’ont pas été réalisés. Mais c’est normal, cela fait tout juste un an que le mouvement a été lancé. Aucun pays ne peut faire de merveilles en si peu de temps. Il ne faut pas oublier que nous sortons de quatre décennies de dictature, de sous-développement et d’ignorance. Il faut donc laisser au CNT le temps de travailler. Personnellement, je leur donne trois ans."