Sénégal

Au Sénégal, y’en a marre de la grève des profs

L’enseignement au Sénégal est en crise. En grève depuis trois mois, les professeurs du secteur public réclament des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail. De leur côté, les étudiants privés de cours voient rouge car ils craignent l’année blanche. La situation se tend particulièrement à Dakar où depuis deux jours des étudiants font la loi sur le campus universitaire.  

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Photo de notre Observateur @Boompasticplo.

 

L’enseignement au Sénégal est en crise. En grève depuis trois mois, les professeurs du secteur public réclament des augmentations de salaire et de meilleures conditions de travail. De leur côté, les étudiants privés de cours voient rouge car ils craignent l’année blanche. La situation se tend particulièrement à Dakar où depuis deux jours des étudiants font la loi sur le campus universitaire.

 

Le mouvement de grève, qui a commencé en décembre 2011, est suivi à travers tout le pays par les enseignants des collèges, lycées et universités publics. Les professeurs reprochent à l’État d’avoir failli à divers engagements pris lors de précédents conflits. Ils demandent en particulier une hausse de leur indemnité de logement. Celle-ci s'élève à 60 000 francs CFA par mois, soit 100 euros. À titre d’exemple, l'un de nos Observateurs, professeur de philosophie dans un lycée de Dakar, loue son studio 80 000 francs CFA par mois.

 

Les grévistes condamnent le manque d'enseignants. Par exemple, au département d’anglais de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), le campus de Dakar, 27 enseignants se partagent la correction de copies d’environ 7000 élèves, selon le Syndicat autonome des enseignements du supérieur (Saes). En cause également, la pénurie d’infrastructures pédagogiques qui oblige certains enseignants d’université à exercer dans les écoles primaires de Dakar. Suivent les doléances sur les retraites qui n’augmentent pas, le budget des universités et la surcharge de travail des fonctionnaires depuis l’entrée en vigueur, l’année dernière, du LMD, un système d’enseignement basé sur un cursus de licence-master-doctorat.

 

Dans un contexte électoral déjà surchauffé, la grève des enseignants représente une tension supplémentaire pour le pays. Elle paralyse notamment le campus de l’UCAD, où les étudiants se traînent et les amphithéâtres prennent la poussière.

 

Photo de @Bommbasticplo.

 

Photo de notre Observateur Médoune Fall. 

 

Photo de Médoune Fall. 

"On a tous envie de reprendre les cours"

Médoune Fall est étudiant en science politique à la Faculté des Sciences politiques et juridiques de l’UCAD.

 

Lundi, les étudiants ont décidé de barrer les routes qui mènent au campus. Depuis deux jours, ils ont même dressé des barricades avec des pierres, des pneus et des barrières. Toute la matinée ils empêchent le personnel de l’administration de venir travailler et de garer leur voiture.

 

Pour prendre mes photos, j’ai dû leur prouver que j’étais étudiant. Tout le monde est très méfiant à l’université parce qu’il y a des policiers en civil qui viennent rôder dans la journée pour identifier les meneurs du blocus [en vertu de la "franchise universitaire" inscrite dans la loi, les forces de l’ordre n’ont pas le droit de pénétrer dans l’enceinte de l’université, NDRL] L’atmosphère est vraiment morose.

 

Les étudiants bloquent le campus parce qu’ils sont fâchés contre les professeurs. On a tous envie de reprendre les cours. Avec le système LMD, si on rate trois mois de cours notre année ne pourra pas être validée. Ce qui met le plus les étudiants en colère, c’est que certains de leurs professeurs continuent d’assurer des cours dans les instituts privés présents sur le campus. Ou que d’autres font en ce moment campagne auprès des candidats à la présidentielle."

 

Photo de Médoune Fall. 

 

Photo de Médoune Fall. 

 

Photo de Médoune Fall. 

"Le blocus est le fait d’étudiants proches du parti au pouvoir qui veut casser notre mouvement de grève"

Moustapha Sall est maître assistant en archéologie et chargé des revendications au bureau national du Saes (le Syndicat autonome des enseignements du supérieur).

 

Le blocus de l’UCAD n’est que le fait de petites factions d’étudiants. Depuis deux jours, ils sont quatre ou cinq à garder les entrées. Certains véhicules rebroussent chemin car les gens n’ont pas envie de se faire caillasser. Mais si nous revenons un peu plus tard dans la matinée, nous pouvons entrer sur le campus. Ces étudiants essayent juste de faire leur loi, mais ils sont minoritaires.

 

Nous sommes régulièrement en contact avec les responsables des amicales [les amicales sont des collectifs d’étudiants qui permettent à leurs membres d’avoir accès à des faveurs - comme décrocher une place dans une chambre universitaire ou obtenir une bourse en temps voulu - grâce à l’influence de leurs délégués, NDRL] et ils soutiennent notre mouvement de grève. D’ailleurs, ils nous ont assuré qu’ils essayeront d’identifier les fauteurs de trouble.

 

Selon moi, ces groupuscules qui bloquent les entrées sont des membres du parti au pouvoir ou des personnes manipulées par le ministère de l’Éducation. Ils ont été mandatés par des gens haut placés pour casser notre mouvement de grève. Avec le contexte politique tendu que nous traversons, les crispations dans la société sont partout et surtout à l’université qui est un milieu très politisé."

 

Article écrit avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.