Tchad

Au Tchad, les travaux d’un hôtel de luxe jettent 600 personnes à la rue

 Le 24 janvier dernier, les autorités tchadiennes ont expulsé près de six cent personnes d’un quartier de N’Djamena pour permettre la construction d’un hôtel de luxe. En attendant que les promesses de dédommagement et de relogement prennent effet, les familles dorment sous les arbres et dans des cahutes de fortune.  

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Le 24 janvier dernier, les autorités tchadiennes ont expulsé près de 600 personnes d’un quartier de N’Djamena pour permettre la construction d’un hôtel de luxe. En attendant que les promesses de dédommagement et de relogement prennent effet, les familles dorment sous les arbres et dans des cahutes de fortune.

 

Le quartier de Sabangali abritait une soixantaine d’habitations, une école où 138 enfants étaient scolarisés et une mosquée. Aujourd’hui, il n’en reste que les ruines, où les délogés ont récupéré des morceaux de tôle pour se refaire un toit. Malgré le passage des bulldozers, beaucoup de familles sont restées vivre à Sabangali.

 

 

 

Ces photos ont été prises par notre Observatrice, le 24 janvier. 

 

Amnesty International, qui a dénombré 670 personnes expulsées, a demandé aux autorités tchadiennes de réagir. L’ONG les appelle à "trouver immédiatement des solutions de remplacement pour les victimes de cette expulsion forcée et à mettre en place un programme de relogement et d'indemnisation".

 

Conforté par une croissance en hausse depuis deux ans (+5,9 % en 2010), le gouvernement tchadien s’est donné comme objectif d’investir massivement dans le secteur touristique du pays. La construction de 7500 chambres d’hôtel est prévue d’ici à 2020 pour parvenir à accueillir 500 000 touristes chaque année, soit huit fois plus qu’aujourd’hui.

"Le maire nous avait promis d’être relogés et dédommagés"

Ziregga (pseudonyme) a 30 ans. Elle habitait le quartier avec ses parents et ses frères et sœurs.

 

Il était 8 heures du matin ce jour-là, je sortais de chez moi pour aller au travail. Dehors, j’ai vu des forces de l’ordre en tenue de camouflage, au volant de 4x4, ainsi que des agents municipaux qui encerclaient le quartier. Des hommes m’ont informée que la démolition allait bientôt commencer, qu’il fallait que les familles se dépêchent de retirer leurs affaires. En trois heures, le bulldozer avait rasé toutes les habitations et l’école du quartier. Les femmes pleuraient et il y a eu une violente bagarre entre un adolescent du quartier et un policier.

 

Une bagarre a eu lieu entre des habitants et des policiers lors de l'expulsion. 

 

La veille, des habitants étaient allés à la rencontre du maire pour négocier un nouveau délai [la démolition, d’abord fixée au 13 janvier, avait été repoussée une première fois au 24 janvier, NDRL]. Le maire leur avait alors assuré que nous aurions le temps de rassembler nos effets personnels. Mais nous avons été jetés à la rue, sans aucun dédommagement.

 

Selon notre Observatrice, cette vidéo qui montre un homme blessé témoigne de la violence des forces de l'ordre lors de l'expulsion. 

 

En novembre dernier, des agents de la mairie étaient venus dans le quartier pour effectuer un recensement de la population. Ils avaient alors évalué la valeur de nos logements en vue de la démolition, parce qu’il était bien prévu que nous percevions un dédommagement en plus du relogement de chaque famille. Or, depuis le 24 janvier, nous n’avons pas touché un sou. Avec ma famille, nous vivons actuellement chez un cousin qui habite à 20 kilomètres de N’Djamena, mais la plupart de nos voisins ont fini par se construire des cahutes avec des débris de tôle et de la paille. Ils vivent là, parce qu’ils n’ont nulle part où aller. Les enfants ne vont plus à l’école. Certains hommes dorment à même le sol, sous des arbres."

 

Les familles effondrées après le passage des bulldozers. Ces vidéos ont été filmées par notre Observatrice, le 24 janvier. 

 

Selon le maire de N’Djamena Issa Adjidei, contacté par FRANCE 24, la démolition de Sabangali était une nécessité : "Le quartier abrite des habitations anarchiques depuis toujours. Il y a déjà eu une expulsion dans les années 1970 mais les habitants sont revenus alors que la mairie leur avait trouvé un logement. Quand nous avons effectué le recensement en novembre dernier, seules deux ou trois maisons étaient faites de matériaux durables. Toutes les autres habitations ont été construites avec de la terre battue et sans autorisation. Nous avions pourtant fait preuve de souplesse en accordant plusieurs délais aux habitants".

 

Le maire a assuré qu’une commission composée d’agents municipaux et de fonctionnaires du ministère de l’Aménagement du territoire venait d’être créée pour assurer le relogement, "dans une semaine", et le dédommagement des familles du quartier de Sabangali. Il a aussi précisé qu’une école allait être reconstruite au même endroit et que les enfants de Sabangali avaient été scolarisés dans des établissements voisins en attendant son ouverture. 

 

L’ONG Amnesty International a pourtant regretté qu’ "aucune disposition n’ait été prise par le gouvernement pour permettre aux enfants de poursuivre leur scolarité".

 

Article rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.