Les étudiants et les forces de l'ordre s'affrontent aux abords de l'UCAD, à Dakar. Capture de l'émission "La Parole aux jeunes"
 
La mort d’un jeune Sénégalais lors d’une manifestation de l’opposition a déclenché la fureur des étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), le grand campus universitaire de la capitale qui accueille 50 000 étudiants. Ce nouveau front anti-Wade pèsera-t-il sur l’élection présidentielle du 26 février ? Sans porte-voix, notre Observateur est sceptique.
 
Jets de pierre contre gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc… Cette semaine, le campus universitaire de l’UCAD a été le théâtre d’affrontements sporadiques entre les forces de l’ordre et des centaines d’étudiants. Les incidents ont éclaté mercredi 1er février au matin, quand un groupe de jeunes a décidé de marcher vers l’hôpital pour assister à la levée du corps de Mamadou Diop, un manifestant tué la veille lors de la manifestation du M23 (mouvement qui regroupe des organisations de la société civile et des partis politiques d’opposition). Les heurts se sont poursuivis dans l’après-midi et le lendemain alors que les étudiants s’étaient retranchés dans des bâtiments de l’université dont l’entrée avait été bloquée par la police. 
 
Des policiers devant l'université de Dakar le 1er février. @nd1mbee
 
Des étudiants retranchés dans l'université à Dakar, le 1er février. @nd1mbee
 
Selon des témoins, Mamadou Diop, étudiant en Lettres modernes, aurait été renversé par un véhicule de la police. Pourtant, le gouvernement d’Abdoulaye Wade nie toute responsabilité des forces de sécurité, tout en regrettant "profondément les débordements qui ont malheureusement conduit à la mort" du jeune homme "heurté accidentellement par un véhicule".
 
Loin d’avoir calmé les étudiants, les récentes déclarations du président contesté Abdoulaye Wade ont contribué à les galvaniser davantage. Hier, alors que le bilan des violences électorales s’élevait à quatre morts en quatre jours, le chef d’État a qualifié la fronde populaire de simple "brise" qui "ne deviendra jamais un ouragan".
 
Plusieurs groupes de jeunes ont assuré vouloir mettre sur pied un "plan d’action", sans en préciser les contours, pour venger la mort de leur camarade et empêcher un troisième mandat du président candidat.

"La mobilisation étudiante souffre du manque d’un porte-parole pour parler d’une seule voix"

Mandiaye Pety Badji est blogueur et journaliste indépendant. Il a créé son émission "La parole aux jeunes" diffusée sur la Web TV sénégalaise CarRapide
 
Depuis deux jours, les étudiants sont plusieurs centaines à affronter les forces de l’ordre déployées autour de l’UCAD. Ils veulent venger la mort de Mamadou Diop. Certains m’ont dit qu’ils étaient prêts à se sacrifier pour que justice soit faite.
 
Je suis au contact des étudiants de Dakar au quotidien. En leur donnant la parole, je cherche à les faire extérioriser leurs idées et leurs revendications parce que je crois vraiment que ce sont eux qui peuvent faire basculer les choses dans cette élection. Mais le problème, à l’heure actuelle, c’est qu’ils ne parlent pas d’une seule voix. Ils n’ont pas de porte-parole qui pourrait s’adresser à tous et organiser un mouvement solide pour faire peser leurs voix le jour du vote.
 
Dernier épisode de "La parole aux jeunes" réalisé par notre Observateur avec les étudiants de l'UCAD. 
 
"Le rôle trop important des amicales divise les étudiants"
 
Il y a un manque de leadership à l’université à cause du trop grand nombre d’amicales. Les amicales sont des collectifs d’étudiants qui permettent à leurs membres d’avoir accès à des faveurs - comme décrocher une place dans une chambre universitaire ou obtenir une bourse en temps voulu - grâce à l’influence de leurs délégués. Leur rôle a pris beaucoup d’importance à cause de la mauvaise gestion administrative des universités. Et, ces dernières années, beaucoup d’Amicales ont été créées. Elles sont politisées pour la plupart et du coup s’affrontement en permanence sur des problèmes qui concernent pourtant tous les étudiants du campus.
 
Un bus a été incendié malgré le déploiement des forces de l'ordre aux abords de l'UCAD, le 1er février. Vidéo de ghiso31.
 
Ces problèmes sont nombreux, mais le plus important est le chômage des jeunes. Chaque année, des milliers de diplômés sortent de l’université mais ne trouvent de travail [Selon les dernières statistiques de l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd) la majorité des 48% de chômeurs sont des jeunes]. Par ailleurs, il n’y a pas de suivi pédagogique pour orienter les nouveaux bacheliers. Et quand ils se retrouvent à la fac, ils n’obtiennent pas les bourses qui leur sont dues, ils s’entassent dans des chambres à huit voire à quinze. Ils étudient cinq mois sur neuf à cause des grèves chroniques. Par exemple, beaucoup de jeunes n’ont pas cours depuis le début de l’année à cause d’une grève des professeurs. Pour toutes ces raisons, beaucoup d’étudiants sont très déçus de la politique du président [En 2000, Abdoulaye Wade avait remporté l’élection présidentielle grâce au vote massif de la jeunesse, NDRL]. Mais pour peser vraiment, il leur reste aujourd’hui à s’organiser de manière unie."
 
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE24.