SYRIE

Une rue syrienne unie, mais des leaders divisés...

 Les pancartes brandies par les manifestants syriens ne s’adressent pas uniquement au régime de Bachar al-Assad. Sur certaines vidéos, on voit désormais des slogans qui prennent position en faveur, ou contre, les organisations censées les représenter.

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Capture d'écran de la vidéo d'une manifestation le Jour de l'An. Le papier que montre la personne qui filme porte le logo du Conseil national syrien.

 

Les pancartes brandies par les manifestants syriens ne s’adressent pas uniquement au régime de Bachar al-Assad. Sur certaines vidéos, on voit désormais des slogans qui prennent position en faveur, ou contre, les organisations censées les représenter.

 

L’opposition politique syrienne est principalement constituée de deux formations : le Comité de coordination national (ou comité de coordination syrien) et le Conseil national syrien.

 

Le Comité a été le premier à voir le jour, le 27 juin 2011. Il regroupe 14 partis de l’opposition politique traditionnelle, des nationalistes aux partis de gauche. Basé à Damas, avec quelques bureaux à l’étranger, le Comité est dirigé par Haytham al-Manna.

 

Le Conseil national syrien a pour sa part été formé le 2 octobre 2011, à Istanbul. Constitué de 190 membres, tous basés à l’étranger, il est présidé par Burhan Ghalioune. Ce dernier, qui vit à Paris, avait participé à la formation du Comité de coordination avant de le quitter pour fonder le Conseil national syrien. Cette formation affiche sa volonté d’unir l’opposition politique syrienne : "Il n’y a pas de division entre islamistes et laïcs, ni entre exilés et locaux", selon les mots de Burhan Ghalioune.

 

Le 27 décembre 2011, des représentants du Comité de coordination et du Conseil national se sont réunis au Caire, en Égypte, pour accorder leurs violons, mais sans déboucher sur la fusion des deux organisations. D’après les pancartes brandies dans la rue, il semble que les manifestants syriens se reconnaissent davantage dans le Conseil national syrien. Nos Observateurs expliquent pourquoi.

 

Le 1er janvier, à Homs, au lendemain de la réunion du Caire, les manifestants rappellent qu'ils refusent de dialoguer avec le Comité de coordination.

"Le Comité de coordination a l’image d’une opposition fantoche aux yeux des manifestants"

Abu Rami est le porte-parole du SRCG de Homs, le Comité général de la révolution syrienne.

 

Notre groupe est la seule entité qui soit réellement présente sur le terrain. Nous n'encadrons pas les manifestants, nous sommes uniquement leur relais médiatique, l'antenne qui permet aux médias internationaux de s’informer sur la contestation. Nous sommes indépendants, nous ne représentons pas les manifestants, nous transmettons leurs orientations et nous nous y soumettons.

 

"Le Comité de coordination national s'est discrédité en acceptant de négocier avec le régime en place"

 

Les militants ont fait leur choix de manière explicite le 7 octobre 2011 lorsqu'ils ont baptisé un des vendredis de la contestation "le Conseil national me représente". En manifestant sous ce slogan, ils signifiaient aussi leur rejet du ِComité de coordination national. Ce dernier s'est discrédité en acceptant au départ de négocier avec le régime en place et en s'inscrivant plutôt dans une logique de réforme que de changement radical. Ils me semblent à mille lieues des revendications des manifestants sur le terrain qui demandent la chute pure et simple du régime [le Comité a depuis changé de position : il appelle à un changement de régime et au départ de Bachar al-Assad].

 

Manifestation du 7 octobre 2011 dans un quartier de Damas.

 

Je pense que le Conseil national syrien a fait une erreur en acceptant de dialoguer avec le Comité de coordination le 27 décembre dernier. La rue syrienne l'a d'ailleurs mal pris et l'a dit lors des manifestations, ce qui a obligé les membres du Conseil national à faire marche arrière. Le Comité de coordination a définitivement l’image d’une opposition fantoche aux yeux des manifestants."

"Un seul point continue à séparer les deux camps : la question de l’intervention étrangère en Syrie"

Rami Jarah est un opposant syrien réfugié au Caire depuis octobre. Il est plus connu sous son pseudonyme @AlexanderPageSY.

 

Personnellement, je ne rechigne à travailler avec aucune des deux formations, qui ont chacune leurs qualités et leurs défauts. Le Conseil national syrien a du mal à s'imposer comme le porte-parole unique et légitime de l'opposition syrienne car il a été créé sur le tard. De plus, les membres du Conseil agissent comme si l’enjeu était déjà de construire un nouveau pays, alors qu'il s'agit encore de se débarrasser d'une dictature. Nous n’avons pas besoin à ce stade d’un conseil de 190 membres. Aujourd'hui, nous n'avons qu'un seul but, c'est la chute du régime et une quinzaine de personnes suffiraient pour porter ce message. Surtout que, plus il y a de membres, plus il y a risque de discorde.

 

"Dans le but de diviser l’opposition syrienne, les autorités ont reconnu le Comité de coordination comme l’opposition légitime"

Je ne mets nullement en doute le patriotisme des membres du Comité de coordination.  Après tout, il est plus difficile d'être opposant à l'intérieur qu'à l'étranger et cela tempère forcément les revendications. Mais le problème, c’est qu’ils communiquent mal avec la rue, au point que beaucoup de manifestants les prennent pour des pantins du régime. Car dans le but de diviser l’opposition syrienne, les autorités ont reconnu le Comité de coordination comme l’opposition légitime. Une reconnaissance qui a discrédité le Comité aux yeux des contestataires [le 9 juillet 2011, le régime syrien a proposé 'un dialogue national' avec l’opposition]. Il arrive d’ailleurs que les médias syriens reprennent des extraits de leurs déclarations, mais en les sortant de leur contexte. Enfin, le leader du Comité, Haytham al-Manna, a aussi alimenté cette lutte fratricide au sein de l’opposition en accusant le Conseil national syrien d’être financé par 'des entreprises américaines', reprenant ainsi à son compte les accusations du régime qui prétend que l’opposition obéit à un agenda extérieur.

"Le message du Comité est bien reçu par ceux qui veulent des réformes"

 

D’un autre côté, le fait de passer - même ce n’est pas vraiment le cas - pour une opposition très modérée, donne au Comité une certaine assise populaire. Son message est bien reçu par ceux qui veulent des réformes, mais qui craignent le chaos que pourrait engendrer un changement radical. Mais cette opposition 'modérée' ne descend pas dans la rue, c’est ce qui explique que les slogans que l’on voit durant les manifestations soient en faveur du Conseil national syrien et contre le Comité.

 

Le Comité demande pourtant aujourd’hui la chute du régime. Un seul point continue à séparer les deux organisations : la question de l’intervention étrangère en Syrie. Le Conseil national syrien n’exclut pas cette option. Tandis que le Comité la rejette fermement. Sur ce point, le Comité se sépare encore de la rue, car nombre de manifestants y sont désormais favorables."

Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.