C’est à coup de gaz lacrymogène que la police bahreïnie tente quotidiennement de disperser les protestataires. Un gaz de plus en plus fort et de plus en plus épais, selon les habitants, qui s’insinue désormais à l’intérieur des maisons.

Les groupes de défense des droits de l’Homme ont sonné l’alerte contre l’utilisation généralisée du gaz lacrymogène aspergé tous azimuts par les forces de l’ordre dans les zones suspectées d’abriter des manifestants, notamment les quartiers pauvres où vit la communauté chiite. Plusieurs cas de mort par suffocation ont déjà  été signalés, dont un à l’intérieur d’un domicile.

Pays à majorité chiite (environ 75% de la population), le Bahreïn est dirigé par une monarchie et un gouvernement exclusivement sunnite. Depuis le mois de février 2011, des membres de la communauté chiite qui s’estiment victimes de discriminations descendent régulièrement dans la rue. Un mouvement que les autorités du royaume répriment brutalement.
 

"Si on ose parler de ce problème, on est considéré comme des traîtres !"

Fatema (pseudonyme) est mère de deux enfants. Elle vit à Manama, la capitale du royaume, à proximité de la place de la Perle.
 
J’ai un fils de 9 ans qui fait de l’asthme donc je panique à chaque fois qu’il y a des tirs de gaz lacrymogène, c'est-à-dire tous les jours en ce moment. Toutes les nuits, on entend des explosions et des tirs d’arme à feu sans interruption. Et même quand les manifestations n’ont pas lieu en bas de chez moi, le vent transporte les effluves de gaz. Nous vivons en permanence avec ces nuages épais suspendus dans les airs.
 
Notre maison a été construite récemment donc nous sommes plutôt bien isolés, mais dès que je vais dans la cuisine, qui est séparée de la maison, je dois respirer ces gaz. Cela dit, on est privilégié par rapport à beaucoup d’habitants du quartier qui vivent dans de vieilles maisons de fortune avec un système d’air conditionné vétuste qui laisse passer le gaz. Mais si on ose parler de ce problème, on est considéré comme des traîtres !
 
 
“Parce que la plupart des manifestants vivent dans les quartiers pauvres, les forces de l’ordre pensent que nous sommes tous contre le régime"
 
Dernièrement, alors que je raccompagnais mon fils de l’école à la maison, nous avons vu un groupe de jeunes militants traverser la route. Ils manifestaient pacifiquement en tenant des drapeaux bahreïnis. Soudain, des policiers anti-émeutes sont sortis de nulle part et l'un d’entre eux a chargé son pistolet à gaz lacrymogène, et, en souriant, il a tiré dans leur direction. Mon fils de neuf ans a sursauté, et crié "Regarde maman, il leur a tiré dessus alors qu’ils n’ont rien fait !".
 
J’ai demandé à être mutée à l’étranger et mes responsables ont accepté. Mais mon mari a changé d’avis, il pensait que les choses s’arrangeraient et ne voulait pas laisser ses parents, mais en fait ça ne fait qu’empirer."
 
La police lance des gaz lacrymogènes sous le porche d’une maison. Vidéo postée sur YouTube par BahrainSpring mercredi 4 janvier.

 

"J’en ai vu des blancs, des bleus, des rouges, des jaunes et même des verts. Un véritable arc-en-ciel !"

Anmar (pseudonyme), 25 ans, manifeste depuis le début de manifestations en février. Il vit à Mugaba, au nord du pays.
 
Où je vis, je sens le gaz mais moins que dans d’autres quartiers. Jeudi, par exemple, j’étais chez mon grand-père pour notre réunion de famille hebdomadaire. Il y avait plein d’enfants, des femmes et des personnes âgées. D’un coup, on a senti une très forte odeur de gaz qui s’est intensifiée jusqu’à ce que les enfants se mettent à pleurer et à avoir du mal à respirer. On les a mis à l’abri au fond de la maison et on leur a fait respirer du parfum pour les soulager. Mon grand-père a 70 ans et respire ça tous les jours. J’ai peur que ça lui cause des problèmes à long terme.
 
Moi je suis habitué. Dans les manifestations, on a le nez en plein dedans. J’en ai vu des blancs, des bleus, des rouges, des jaunes et même des verts. Un véritable arc-en-ciel ! Maintenant, ils en utilisent de nouveaux. Ces dernières semaines, ils sont de plus en plus forts. Après avoir été coincé dans un nuage de gaz jaune, j’ai eu une migraine pendant 24 heures.  
 
“Parce que la communauté internationale met la pression sur le Bahreïn, les autorités ne veulent pas utiliser trop de balles réelles"
 
Les autorités essayent de ne pas abuser des balles réelles parce que la communauté internationale met la pression sur le Bahreïn en ce moment. Alors à la place, elles envoient des gaz partout pour punir les manifestants.
 
La plupart des manifestants sont pacifiques, mais certains ont commencé récemment à utiliser des cocktails molotov. Je suis contre cette violence mais si les autorités continuent sur cette voie, je pense que les gens ne se laisseront pas faire. "
Des manifestations gazées mercredi 4 janvier à Sitra après les funérailles d’un enfant d’un manifestant âgé de 15 ans.