Les forces de sécurité intervenant à la faculté des lettres et des sciences humaines de la Manouba.
 
Une manifestation d’universitaires et d’étudiants devant le ministère de l’Enseignement supérieur a violemment été réprimée par la police tunisienne mercredi. Un incident qui remet à l’ordre du jour la situation à l’université de la Manouba, près de Tunis qui a été bloquée depuis plus d’un mois à cause d’un débat sur le port du niqab à la faculté.
 
La faculté des lettres et de sciences humaines de la Manouba se trouve à 25 kilomètres à l’ouest du centre-ville de Tunis (région du Grand Tunis). Suite au refus de l’administration de permettre à une étudiante en niqab de cacher son visage, un groupe d’une cinquantaine d’étudiants islamistes a organisé un sit-in pour exiger que les étudiantes en niqab aient les mêmes droits que les autres. Le groupe est allé jusqu’à séquestrer le doyen de la faculté, qui a précisé par la suite qu’il y avait parmi ce groupe des éléments étrangers à sa faculté.
 
Suite à cet incident, des universitaires et des étudiants ont manifesté début décembre devant le siège de l’Assemblée constituante pour dénoncer ces dépassements. Hier, un autre sit-in a été organisé cette fois devant le ministère de l’Enseignement supérieur. L’intervention violente de la police pour disperser le rassemblement a fait plusieurs blessés.
 
En fin de journée ce jeudi, les forces de l’ordre se sont rendus à l’université de la Manouba et ont fini, après deux heures de négociations, par déloger les occupants.
 
 
Les forces de sécurité prêtes à intervenir à la Manouba.

"Ce débat a dépassé le cadre de l’enseignement supérieur pour devenir une affaire politique"

Raouf Essassi est professeur de littérature arabe à la faculté de lettres et des sciences humaines du 9 avril, la deuxième université de Tunis.
 
Je me suis rendu au sit-in organisé devant le ministère de l’Enseignement supérieur par solidarité. Ce qui arrive à l’université de la Manouba concerne l’ensemble du pays. Il faut endiguer ce genre de dépassements avant que cela ne se reproduise dans d’autres facultés.
 
Je me suis rendu sur place sur le coup de 10h30. La manifestation se déroulait de manière pacifique. Il y avait principalement des universitaires et des étudiants, entre 300 et 500 personnes. Toutes ces personnes étaient là pour exiger que le ministère prenne ses responsabilités et trouve une solution au blocage de l’université et à la suspension des cours. Nous avons réussi à occuper le hall du ministère durant quelques heures. Mais en début d’après-midi, la police anti-émeute est arrivée. Elle a délogé les manifestants de force et n’a pas hésité à violenter des universitaires mais également deux journalistes. J’ai également été choqué par le fait que des fonctionnaires du ministère ont affiché à leurs fenêtres des slogans hostiles à notre manifestation alors qu’il est de leur devoir de faire preuve d’impartialité !
 
"La liberté est une responsabilité, le niqab est une part de notre identité". Slogan affiché à la fenêtre de l'un des bureaux du ministère.

Cette intervention nous a interpellés non seulement par sa violence mais également par son iniquité. Cela fait plus d’un mois que des intrus organisent un sit-in illégal à l’université de la Manouba. Ils ont même séquestré le doyen. Pourtant, le ministère de l'Intérieur n’a pas jugé bon d’intervenir. Mais hier, la police a osé s’attaquer à des manifestants pacifiques qui essayaient de faire valoir leur droit. C’est une politique de deux poids, deux mesures !
 
La situation devient de plus en plus critique car nous sommes en période d’examen. Si le ministère de l’Enseignement supérieur ne trouve pas rapidement une solution, nous risquons d’avoir une année blanche. Le conseil scientifique de notre faculté, où il y a également trois cas de filles portant le niqab, a statué sur la question en interdisant le port du voile intégral dans l’enceinte de la faculté. Mais devant le refus des étudiantes d’obtempérer, nous avons été obligés de céder et de les laisser assister aux cours de peur que la situation ne dégénère comme à la Manouba. Ces étudiantes ont profité du vide juridique pour nous forcer la main en nous mettant devant le fait accompli. C’est pour cela que l’intervention d’une autorité est indispensable.
 
Ce débat a dépassé le cadre de l’enseignement supérieur pour devenir une affaire politique entre une frange qui se réclame de "l’identité arabo-musulmane" de la Tunisie et ceux qui sont désignés comme des occidentalisés manipulés par des agents étrangers. C’est totalement disproportionné. Il s’agit tout simplement de conditions d’enseignement que nous ne pouvons pas tolérer."
 
 
Deux étudiantes dans la manifestation hier qui s'insurgent contre la violence des forces de l'ordre et l'impunité dont jouissent les occupants de la faculté.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à FRANCE 24.