IRAN

Les coups de matraques contre des journalistes dévoilent les luttes de pouvoir à la tête de l’Iran

 Une descente de police au siège d'un journal à Téhéran : jusqu'ici, rien de très surprenant. Sauf que le journal perquisitionné lundi est l'Iran, le principal quotidien du pays, contrôlé par le gouvernement. Cet incident inhabituel illustre les dissensions croissantes entre le président Mahmoud Ahmadinejad et ses adversaires conservateurs au sein du gouvernement, des proches du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei.  

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Des membres de forces de l'ordre devant les locaux de l'Iran pendant le raid de lundi.

 

Une descente de police au siège d'un journal à Téhéran : jusqu'ici, rien de très surprenant. Sauf que le journal perquisitionné lundi est l'Iran, le principal quotidien du pays, contrôlé par le gouvernement. Cet incident inhabituel illustre les dissensions croissantes entre le président Mahmoud Ahmadinejad et ses adversaires conservateurs au sein du gouvernement, des proches du guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei.

 

Lundi matin, des forces de l’ordre envoyées par le pouvoir judiciaire ont arrêté Ali Akbar Javanfekr, chef de l'agence de presse officielle l’Iran, mais également conseiller pour la presse d’Ahmadinejad. Selon des sources proches du dossier, le président a menacé d'intervenir personnellement si son conseiller n'était pas été immédiatement libéré. Après trois heures de détention dans son bureau, menottes aux poignets, Ali Akbar Javanfekr a été relâché. Les journalistes qui protestaient devant la porte du bureau pendant sa détention auraient été battus et gazés par la police anti-émeute.

 

Les journalistes protestant contre le raid ont allumé des feux dans les locaux du journal. Notre Observateur indique qu’ils voulaient atténuer l'effet des gaz lacrymogènes.

 

La police est intervenue à l’issue d’une conférence de presse tenue par Javanfekr dans les bureaux du journal au cours de laquelle il a critiqué les adversaires conservateurs d'Ahmadinejad, des critiques qu’ils avaient déjà formulées dans une interview donnée au cours du week-end au journal réformiste Etemad dont la publication a été, par la suite, suspendue. Javafekr a lui été condamné à un an de prison – une condamnation dont il a dit vouloir faire appel - et à trois ans d'interdiction d'exercer le journalisme.

 

Ahmadinejad n'a pas commenté publiquement l’arrestation de Javanfekr, mais son conseiller juridique s’est exprimé via l’agence officielle Fars News : "Tout le monde est égal devant la loi, et l'administration Ahmadinejad n’a d’autre exigence que le respect de ce principe".

 

En Iran, le pouvoir judiciaire est largement contrôlé par les conservateurs du gouvernement qui, selon certains analystes, accusent le président Ahmadinejad de vouloir réduire le pouvoir du clergé islamique. 

"Les policiers ont jeté des gaz lacrymogènes dans la rédaction... et ont frappé les gens à coups de matraques"

La police stationnait devant le siège du journal pendant le raid

 

Nous avons contacté un journaliste en poste à Téhéran témoin des événements de lundi au siège de l'Iran. Il a souhaité rester anonyme.

 

 

"Un groupe d'une vingtaine de journalistes parmi les plus fervents partisans de Javanfekr s’est rassemblé en criant devant la porte de son bureau tandis que les policiers en civil le détenaient à l'intérieur. Quand les agents ont tenté de faire sortir Javanfekr, les journalistes en colère ne les ont pas laissés passer. Les policiers ont alors lancé des gaz lacrymogènes. Pour tenter d’atténuer les effets du gaz, les journalistes ont allumé un feu dans le couloir et les officiers ont dû rapidement appeler des renforts.

 

La police anti-émeute est alors arrivée et a continué à jeter des grenades lacrymogènes dans la rédaction. Les policiers ont arrêté environ 40 personnes, et frappé beaucoup de protestataires avec leurs matraques. Quelques dizaines de personnes ont été blessées et de nombreux ordinateurs de la rédaction ont été cassés.

 

J'ai vu une des employées handicapée du journal dire aux policiers qu'elle ne pouvait pas utiliser les escaliers et devait emprunter les ascenseurs pour quitter le bâtiment. Ils lui ont pulvérisé du gaz lacrymogène dans les yeux et ont commencé à la battre.

 

"La lutte entre les deux ailes du pouvoir met la vie des journalistes en danger"

 

Je suis extrêmement en colère. La lutte entre les deux ailes du pouvoir met la vie des journalistes en danger. J’ai l’impression que les deux camps veulent se faire la guerre. Maintenant, les pro-Ahmadinejad pourront se plaindre d’avoir été humiliés, tandis que ceux qui ont ordonné le raid pourront se défendre en disant que Javanfekr a résisté à son arrestation.

 

Le journalisme en Iran est mort. Les journaux emploient des personnes issues d’organes favorables au régime, et ils sont tout de même censurés. Maintenant, il semble qu'il est devenu dangereux de tout simplement aller au travail, même si vous travaillez pour les médias officiels." 

 

Panique tandis que la fumée envahit la salle de rédaction.

 

 

Les journalistes ont laissé un blanc sur la Une de l'Iran mardi, pour protester contre le raid policier au siège du journal.

Selon les spécialistes de l'Iran, les désaccords entre le président et les conservateurs religieux ont rarement été ainsi étalés sur la place publique. Reza Moini, qui dirige la section Iran de Reporters sans frontières à Paris, estime que le président Ahmadinejad passe à l’offensive.

 

"C'est assez gênant pour les deux parties. Ils ne peuvent plus cacher leur haine mutuelle", dit-il. "Je pense cependant que le président enregistre une victoire avec l'interview de son ami Javafekr donnée à Etemad. La tragédie, c’est que Etemad a été fermé et que ses 100 journalistes sont maintenant au chômage."

 

Alors que les conservateurs voudraient voir le président quitter ses fonctions, Moini juge qu’il ne sera pas facile de se débarrasser de lui car il a amassé des informations sensibles sur Khamenei au cours de sa carrière politique.