CHINE

Nouvelle agonie dans l’indifférence générale : quatre Chinois réagissent

 Une femme vient de se jeter du haut d’un pont traversant une autoroute. Visiblement toujours vivante, son corps gît au milieu de la chaussée. Sur plus d’une minute de vidéo, pas une voiture ne s’arrêtera pour lui porter secours. Trois semaines après l’histoire de la petite Yue Yue, cette affaire relance le débat entre internautes sur une "crise morale" que vivrait la société chinoise.

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Une femme vient de se jeter du haut d’un pont traversant une autoroute. Visiblement toujours vivante, son corps gît au milieu de la chaussée. Sur plus d’une minute de vidéo, pas une voiture ne s’arrêtera pour lui porter secours. Trois semaines après l’histoire de la petite Yue Yue, cette affaire relance le débat entre internautes sur une "crise morale"que vivrait la société chinoise.

 

La scène, filmée par le passager d’une voiture sur le troisième périphérique de la ville de Chengdu, dans le Sichuan, a été postée sur Internet le 2 novembre. On entend dans la vidéo qu’un autre passager du véhicule appelle les urgences. Mais autour d’eux, c’est l’indifférence. Les voitures ralentissent, se déportent, mais continuent leur route. La vidéo, postée sur le forum Chengdu QQ, a fait l’objet de 73 pages de commentaires.

 

 

Trois semaines auparavant, c’est l’histoire de Yue Yue, une fillette de deux ans laissée pour morte dans l’indifférence totale, après avoir été percutée par une camionnette à Foshan, qui faisait les gros titres de la presse nationale et internationale. Ce type d’incident se produit en effet régulièrement en Chine ( Trois personnes jouent aux cartes pendant un accident ), mais aussi dans d’autres pays ( Deux tziganes meurent sur une plage de touristes, un Rom meurt dans le métro de Naples ). Alors pourquoi ces faits divers provoquent-ils un tel tollé dans ce pays ? Peut-être parce que la législation chinoise a cette particularité de ne pas punir la non-assistance à personne en danger. Nos Observateurs chinois considèrent que ce n’est pourtant pas la seule raison. Ils n’hésitent pas à parler d’une "crise morale" dans leur pays.

"Nous nous voilons la face pour ne voir ni le malheur, ni notre honte"

Yang Ruoying est étudiante à Ningbo, dans la province du Zhejiang.

 

Au début, je ne voulais pas parler de l’histoire de Yue Yue parce que j’ai trop honte pour ma nation. Est-ce que les générations à venir nous pardonneront ? Nous nous voilons la face pour ne voir ni le malheur, ni notre honte. Si ça continue, nous allons perdre notre humanité.

 

J’ai moi-même assisté à une scène de ce genre. Le 20 février dernier, je suis allée chez Walmart avec des camarades de classe. Alors que j’étais à la caisse, j’ai  vu un client allongé, face contre terre. Les gens l’enjambaient rapidement comme s’il était contagieux. Personne n’est venu lui demander comment il allait. Il était là, agonisant près d’une caissière qui ne s’est pas arrêtée de travailler une seconde. J’imagine qu’elle ne voulait pas avoir d’ennuis. Alors que j’appelais la police, un passant m’a clairement dit que ce n’était pas mes affaires. J’ai essayé d’aider l’homme à terre, mais une autre personne m’en a empêché. Puis l’homme a fini par se relever tout seul. Il cachait son visage ensanglanté. Depuis, j’ai le sentiment que mon pays a perdu ses valeurs.

 

Photo envoyée par Yang Ruoying.

 

Le gouvernement chinois a diffusé une campagne sur CNN et sur Time Square  pour redorer l’image du pays. Un ami qui étudie aux Etats-Unis m’a dit qu’il avait eu honte. Pour lui c’était reconnaître que la Chine était un pays immoral. C’était la mauvaise réputation de notre pays qui était implicitement reconnue dans cette campagne"

"Ces vidéos ne montrent qu’une partie de la réalité"

Pu Zhiqiang est avocat à Beijing.

 

C’est difficile de n’accuser que les passants dans ces histoires. Il existe de nombreux précédents. En 2006, le tribunal de Gulou, à Nanjing, a condamné Peng Yu, un homme qui avait secouru une femme de 66 ans, à payer 40 000 yuans d’amendes. [La femme accusait Peng Yu de l’avoir frappé, alors que lui maintient qu’il n’a fait que l’amener à l’hôpital après qu’elle a chuté toute seule.] Je comprends que les gens fassent attention après ce genre de manipulation. Ces vidéos ne montrent je pense qu’une partie de la réalité. Je suis persuadé qu’il existe aussi de nombreuses personnes qui aideraient spontanément les autres.

 

La loi chinoise n’oblige pas à porter assistance à une personne en danger [La Chine réfléchit actuellement à une loi pénalisant la "non-assistance à personne en danger", notion jusque-là inexistante dans le pays]. Mais pour moi le problème est surtout moral. Les limites entre le bien et le mal sont moins claires qu’avant. La valeur qui prime actuellement c’est l’hédonisme.

 

L’atmosphère générale favorise l’immoralité. Les responsables mentent, les gouvernements ne tiennent pas leurs promesses, etc. Cela dit, la possibilité d’exprimer ses opinions en ligne va peut-être provoquer un débat de fond sur nos valeurs."

"Il faudrait qu’on valorise le vivre ensemble et que la notion de bien commun remplace la notion de bonheur individuel"

 

Cao Yuchen est étudiant à Wuhan.

 

Les gens s’indignent sur Internet, ils disent qu’ils auraient agi en héros, mais dans la réalité on voit bien que personne n’intervient. Il y a beaucoup de beaux parleurs. Tous les Chinois devraient avoir honte. On doit tous essayer de comprendre comment on en est arrivé là.

 

Beaucoup de choses ne vont pas dans l’éducation chinoise. On ne nous apprend qu’à être plus fort que nos camarades. Les professeurs ne font rien pour encourager la coopération entre les élèves et les gens qui ,à terme, deviennent égoïstes. Il faudrait qu’on valorise le vivre ensemble et que la notion de bien commun remplace la notion de bonheur individuel."

"Les gens recherchent leur intérêt avant tout"

Liu Aixin est professeur à Hefei.

 

Il est indéniable que l’indifférence gagne du terrain et que l’empathie disparaît peu à peu. Si vous demandez votre chemin à des passants, la plupart ne vous répondront pas. Les raisons de cette indifférence sont complexes. La morale a disparu dans notre société. Aucune croyance ne surpasse le bien-être matériel et la richesse. Les gens recherchent leur intérêt avant tout.

 

Personnellement, je n’ai pas le pouvoir de changer la société, mais je donne des conseils à mes étudiants. Je leur explique que, dans ce genre de cas, il faut appeler les secours et les proches de victimes, même s’ils risquent d’être l’objet de fausses accusations.

 

Les gens ont tendance à montrer du doigt les erreurs des autres, mais la véritable question c’est : qu’aurais-je fait ? Difficile à dire. Peut-être rien, comme les autres passants. Mais cette introspection est indispensable."