CÔTE D’IVOIRE

Les universités d’Abidjan tardent à rouvrir et les étudiants sont en colère

 Aucune université d’Abidjan n’a encore rouvert ses portes. Les autorités affirment qu’elles doivent d’abord rénover les bâtiments accueillant les étudiants. Le nouveau pouvoir doit aussi réorganiser le fonctionnement des universités, jusque-là tenues d’une main de fer par la Fesci, le syndicat étudiant fidèle à l’ancien président Laurent Gbagbo. Mais le temps presse, car la gronde étudiante commence à monter.

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Chantier de l’université de Cocody en octobre 2011. Photo de notre Observateurs Kanigui Yeo. 

 

Aucune université d’Abidjan n’a encore rouvert ses portes. Les autorités affirment qu’elles doivent d’abord rénover les bâtiments accueillant les étudiants. Le nouveau pouvoir doit aussi réorganiser le fonctionnement des universités, jusque-là tenues d’une main de fer par la Fesci, le syndicat étudiant fidèle à l’ancien président Laurent Gbagbo. Mais le temps presse, car la gronde étudiante commence à monter.

 

Il y a sept mois, au lendemain des violences post-électorales, les trois universités publiques d’Abidjan fermaient sur demande des autorités, laissant sur le carreau quelque 100 000 étudiants en cours d’année. L’objectif de cette interruption est officiellement de "réhabiliter et d’assainir" des lieux où régnaient l’ "anarchie et l’insécurité".

 

Les travaux de l’université d’Abidjan-Cocody ont commencé le 14 juillet. Un mois plus tard, c’est à l’université d’Abobo-Adjamé que le premier coup de pioche était donné. Alors qu’il visitait le chantier de Cocody au début du mois d’octobre le Premier ministre, Guillaume Soro, s’est félicité de l’avancée des travaux. Un bâtiment censé accueillir les professeurs étrangers est en cours de construction, ainsi que deux amphithéâtres de 682 places, 18 salles de travaux dirigés, 60 laboratoires et neufs blocs sanitaires.  

 

Selon le ministre de l’Enseignement supérieur, Ibrahim Cissé Bacongo, le coût des travaux de réhabilitation des structures de l’enseignement supérieur public est estimé à 35 milliards de francs CFA (environs 55 millions d’euros), dont 10 milliards restent encore à trouver selon les médias locaux.

 

Face aux interrogations des étudiants et des professeurs concernant la durée des travaux et la perspective d’une nouvelle "année blanche", le Premier ministre a refusé de donner une date de réouverture des universités, ajoutant qu’il ne souhaitait pas effectuer "une rentrée académique dans la précipitation" mais plutôt privilégier "la qualité de la formation et la crédibilité des diplômes".

 

Au lendemain de l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara, un débat a été lancé sur la possible dissolution de la Fesci (Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire), davantage considérée comme une organisation politique proche du FPI, le parti de Laurent Gbagbo, que comme un syndicat étudiant. La Fesci, caractérisée de "mafia" par Human Rights Watch, est, entre autres, accusée de violences et de banditisme. Elle n’a finalement pas été dissoute

 

Chantier de l’université d’Abobo-Adjame, photo prise en août 2011 lors de la visite des architectes et postées sur Flickr par le ministère de l’Enseignement supérieur de Côte d’Ivoire. 

"Il faut mettre la pression sur les autorités pour qu’elles essaient d’élaborer des solutions de transition pour les étudiants"

 

Némo vit à Abidjan. Il a tenté d’alerter l’opinion publique sur le problème de la réouverture des universités en écrivant un billet de blog sur Global Voices.

 

Les trois universités d’Abidjan, c’est-à-dire Abidjan-Cocody, Abobo-Adjame et Bouaké [l’université de la ville de Bouaké avait été délocalisée à Abidjan lors des événements de 2002, mais une partie a rouvert à Bouaké le 1er octobre] ont été fermées au lendemain de la crise post-électorale. Et aujourd’hui, aucune université n’a rouvert à Abidjan.

 

Au moment des violences post-électorales, les universités ont été prises d’assaut par des milices armées de chaque camp. À Abobo, les bâtiments ont tout simplement été bombardés et à moitié détruits. À Cocody, les campus universitaires et les amphithéâtres ont été entièrement pillés. Il y avait donc un réel besoin de rénover l’ensemble de ces universités. Pour autant, je ne crois pas que les choses aient été bien organisées. Ce que l’on constate, c’est qu’à Cocody par exemple, les pouvoirs publics ont décidé de raser l’intégralité du campus, qui était  tenu par la Fesci. Les autorités ont lancé un grand chantier de reconstruction de bâtiments neufs, mais je ne comprend pas pourquoi ils ne commencent pas par rénover les anciens bâtiments principaux.

 

"La volonté politique de repartir à zéro est très positive"

 

Nous n’avons aucune information de la part du ministère. Certaines rumeurs disent que les travaux s’achèveront fin décembre mais il suffit de passer à coté des différents chantiers pour comprendre que c’est impossible.

 

Le projet de débarrasser nos universités des structures informelles qui s’y étaient installées est très positif. La Fesci régissait tout dans les facultés, à commencer par l’attribution des chambres d’étudiants. Certains groupes pas très clairs faisaient la loi sur les campus alors qu’ils n’avaient même pas le statut d’étudiants. La volonté politique de repartir à zéro est très positive. On espère vivement qu’un système plus égalitaire sera mis en place.

 

Je ne crois pas que ce retard s’explique par le fait que les autorités aient peur de voir la Fesci se réinstaller sur les campus. La plupart de ses membres, qui n’étaient pas des étudiants sont partis, les chefs du mouvement ont fui le pays. Aujourd’hui, c’est le syndicat proche de Ouattara qui commence à prendre de l’ampleur.

 

"Le risque désormais, c’est que tous ces jeunes se fâchent"

 

Actuellement l’équivalent de trois années de bacheliers attendent leur entrée à l’université. [Selon le ministre de l’Enseignement supérieur, dans certaines UFR l’année académique 2006-2007 n’est toujours pas achevée]. Ce retard est la conséquence d’une très mauvaise gestion de l’université sous l’ancien président : du manque de professeurs, des bâtiments en mauvais état, mais aussi de la forte implantation de la Fesci, qui lançait des grèves en permanence. La situation a ensuite été aggravée par la crise électorale. Et maintenant plus un seul étudiant ne peut aller à la faculté. Le risque désormais, c’est que tous ces jeunes se fâchent.  Donc il faut mettre la pression sur les autorités pour qu’elles essaient d’élaborer des solutions de transition pour les étudiants. On pourrait envisager un système d’enseignement à distance ou l’utilisation d’une partie de l’université.

 

Beaucoup d’étudiants sont rentrés au village alors que d’autres tentent de gagner leur vie avec des petits boulots. [La fermeture des campus a poussé certains étudiants à s’installer dans des bidonvilles]. Plusieurs étudiants avaient installé des petits commerces sur le "black market" d’Adjamé. Mais ils ont été délogés manu militari par les brigades d’insalubrité à la fin du mois d’octobre."

 

Photos de l'université d'Abidjan-Cocody prises par notre Observateur Diehi Kadehe cyprien.

 

Chantier de l’université d’Abobo-Adjame, photo prise en août 2011 lors de la visite des architectes et postées sur Flickr par le ministère de l’Enseignement supérieur de Côte d’Ivoire.

"Je suis dans une faculté privée qui me coûte dix fois plus cher que l’université de Cocody"

 

Aminata Soumahoro est étudiante en gestion dans une université privée d’Abidjan.

 

Je me suis inscrite dans une faculté privée il y a deux ans parce que c’était l’anarchie totale à l’université de Cocody. Aujourd’hui, une année me coûte 1,5 million de francs CFA [environs 1600 euros]. L’Etat en prend en charge 350 000 et je paye le reste. C’est dix fois plus cher qu’une année dans une université publique

 

Evidemment, j’aimerais pouvoir passer par la faculté de Cocody car ils ont un diplôme de sciences économiques qui n’existe pas là où je suis. Mais je suis prête à attendre encore un peu. Quand on pense que la Fesci faisait payer les étudiants pour avoir une place en amphi, je me dis que le résultat ne pourra qu’être mieux."

 

Démolition de l’université de Cocody en août dernier.