OUTRE-MER

À Mayotte, la révolte contre la vie chère se radicalise

 En proie depuis un mois à un mouvement social contre la vie chère, l’île de Mayotte est, depuis quelques jours, le terrain de violences entre groupes de jeunes et forces de l’ordre. À tel point que les manifestants de la première heure ont aujourd’hui la sensation que le mouvement leur échappe.   

Publicité

 

En proie depuis un mois à un mouvement social contre la vie chère, l’île de Mayotte est, depuis quelques jours, le terrain de violences entre groupes de jeunes et forces de l’ordre. À tel point que les manifestants de la première heure ont aujourd’hui la sensation que le mouvement leur échappe.

 

Après un mois de manifestations à Mayotte, les négociations sur la baisse des prix peine à aboutir. Et alors que la ministre de l’outre-mer Marie-Luce Penchard enchaîne les réunions à Paris, des barrages ont été élevés sur les routes de l’île par des groupes de manifestants visiblement prêts à en découdre. Plusieurs véhicules des forces de l’ordre, mais aussi de particuliers, ont été caillassés hier. Les syndicats ont immédiatement fait savoir que leurs organisations n’étaient en aucun cas impliquées dans ces nouveaux modes d’action.

 

Les Mahorais, et tout particulièrement les "bouénis" - les mères de familles -, demandent une baisse des prix des produits de première nécessité comme le riz, le poulet ou encore le gaz.

 

Vidéo postée sur YouTube mardi 11 octobre par Patrice34700.

 

La production locale étant très faible sur cette petite île de l’Océan indien, la majorité des produits est importée et taxée. Les prix pratiqués à Mayotte sont donc en moyenne supérieurs à ceux de la métropole alors que le smic mahorais et les aides sociales restent inférieures à celles de la métropole. En revanche, les habitants de Mayotte ne payent pas certains impôts appliqués dans le reste de la France.

 

L’île est passée du statut d’ancienne colonie à celui de 101e département français en mars 2011, suite à une référendum voté à 95 % par la population.

"Les vraies manifestations à Mamoudzou sont moins nombreuses, alors que les barrages tenus par des jeunes se sont multipliés"

 

Mohammed Gamba est enseignant et responsable syndicale. Il vit à Mtsamboro, dans le nord-est de l’île.

 

À Mtsamboro, la mobilisation est quasi inexistante et il y a donc peu de confrontations. Mais les habitants, qui souffrent autant que le reste de l’île, se déplacent à Mamoudzou pour manifester car c’est là-bas que sont concentrées les activités économiques.

 

Photo d'un mannequin à l'effigie du préfet et postée le 16 octobre ici.

 

Il y a quelques jours, des syndicats ont appelé les autorités à fermer les écoles sur toute l’île après que des grenades lacrymogènes ont été lancées accidentellement dans une maternelle à Dzoumogné [la demande de la FSU Mayotte fait plus largement suite au "grave et profond conflit social" que traverse Mayotte, ndlr]. Les autorités n’ayant pas réagi, un de ces syndicats a demandé aux parents de ne pas amener leurs enfants à l’école, mais je ne vois pas en quoi ça a calmé la situation.

 

Les choses s’enveniment chaque jour. Mercredi, contrairement aux jours précédents, il y avait des barrages un peu partout sur l’île. Et je n’ai pas pu me rendre au travail à Mamoudzou car la route était bloquée. Ces barrages sont montés par des adolescents. Certains d’entre eux cherchent la confrontation alors que les syndicats appellent au calme. Les vraies manifestations à Mamoudzou sont moins nombreuses, alors que les barrages se sont multipliés.

 

Vestiges de barrages dans le sud, photos postées ici.

 

Les violences n’ont pas encore entraîné de pénurie, mais nous sommes quand même en situation de manque en ce qui concerne la nourriture et l’essence. Certains magasins de Mamoudzou ouvrent la nuit quand il y a moins d’agitation mais pour ceux qui sont en dehors de la préfecture, c’est très compliqué.

 

On entend beaucoup qu’un tel ou un tel a quitté Mayotte pour la Réunion ou parfois même la métropole. Ils ne sont pas très nombreux mais ça donne une mauvaise image de notre île, d’autant que le tourisme est une de nos principales ressources."

 

"Les jeunes ont presque une lecture raciale de la situation"

M. N. G. est commerçant et travaille à Kaouéni, au nord du chef-lieu Mamoudzou.

 

La zone de Kaouéni, le poumon économique de Mayotte, est bloquée par la mobilisation depuis un mois. Et les barrages n’arrangent rien. On a rouvert hier notre magasin car on ne pouvait pas se permettre de continuer comme ça. Mais les clients viennent au compte-goutte et on essaie de se faire très discret car on ne veut pas avoir de problème avec qui que ce soit.

 

Aujourd’hui, les manifestants et les syndicats ne sont plus tellement présents. On voit surtout des jeunes, entre 10 et 15 ans, qui montent des barrages avec des troncs d’arbre et des poubelles enflammées. Ils caillassent aussi toutes les voitures qui passent. Ils n'ont pas de revendications très claires. Ils ont presque une lecture raciale de la situation. Les Blancs venus de la métropole, appelés les "m’zungu", sont associés au pouvoir et à l’argent. Mais ça ne tient pas la route car il y a aujourd’hui des entrepreneurs mahorais, mais aussi malgaches ou réunionnais."

"En saccageant nos magasins, les jeunes ont mis une cinquantaine de personne au chômage technique"

Kader Ben Abdou est informaticien pour la société Sodifram.

 

Depuis lundi, environ 40 % des magasins de la société pour laquelle je travaille ont été saccagés par des groupes de jeunes et d’autres ont été pillés, ce qui a mis une cinquantaine de personnes au chômage technique.

 

Photos des magasins Sodifram postées sur Facebook le 21 octobre.

 

Aujourd’hui, le débat se focalise sur le prix de la viande alors qu’on a déjà la moins chère de France. En revanche, je comprends que la proposition de la ministre de l'outre-mer de donner des bons d’achat de cinq euros aux familles les plus modestes ait été vécue comme une humiliation par une frange de la population qui n’a pas envie de mendier."