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ÉTATS-UNIS

L’étrange rodéo des forçats de la prison Angola

10 mn

 Prenez des condamnés à perpétuité, mettez-les dans une arène et faites leur chevaucher des taureaux en furie devant un public déchaîné : vous obtiendrez l’Angola rodéo. Un spectacle unique en son genre qui fait vibrer le sud des États-Unis.  

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Prenez des condamnés à perpétuité, mettez-les dans une arène et faites leur chevaucher des taureaux en furie devant un public déchaîné : vous obtiendrez l’Angola rodéo. Un spectacle unique en son genre qui fait vibrer le sud des États-Unis.

 

Tous les dimanches du mois d’octobre, ils sont plusieurs milliers de spectateurs à se présenter devant les portes du Louisiana State Penitentiary (aussi appelé Angola), la plus grande prison de haute sécurité des États-Unis. Le premier “rodéo de prisonniers” y a été organisé en 1965, avec des détenus mais aussi des employés de la prison. Deux ans plus tard, le spectacle était ouvert au public. Aujourd’hui, les tribunes de l’arène peuvent accueillir jusqu’à 7500 spectateurs.

 

L’évènement est organisé en partenariat avec des professionnels du rodéo mais les prisonniers qui y participent ne reçoivent aucune formation avant de se lancer dans l’arène. Une équipe d’intervention d’urgence est présente sur le site pendant la compétition.

 

Les responsables du centre pénitentiaire ne s’en cachent pas. L’Angola Rodéo est devenu un "gros business". Chaque jour de compétition, le centre pénitentiaire engrange pas moins de 320 000 euros. Une somme réinvestie dans les programmes d’éducation et de réhabilitation des prisonniers et qui sert aussi à financer les séminaires baptistes, l’entretien des six chapelles du site ou encore les funérailles des détenus. 

 

Jusqu’à présent, la direction de cette prison de 5100 détenus, la majorité condamnée à la perpétuité, n’a eu à déplorer aucune évasion pendant l’évènement, et rien de plus que de gros bobos.

 

Photos postées ici

"Un Spartacus à la sauce américaine"

 

Vincent W. Maling est commercial à Birmingham, dans l’Alabama. Il a assisté pour la première fois à l'Angola Rodéo en 2008 et y est retourné deux fois depuis. Voici le récit de sa première fois.

 

À ceux qui se demandent comment fonctionne un "rodéo de prisonniers", je dirais qu’on jette une poignée de détenus dans une arène poussiéreuse où on lâche des taureaux. Alors évidemment, il y a des règles et des stratégies mais, inévitablement, le résultat ressemble à une bonne vieille exploitation des déviants de notre société.

 

Au début, j’avais du mal à imaginer que ce genre de choses puisse avoir lieu, surtout pas dans une des plus grandes puissances mondiales. Mais maintenant que j’y ai assisté, je suis content que ça existe.

Après avoir acheté les tickets ($10, ce qui est très raisonnable), on passe plusieurs barrages de sécurité, où le contrôle est particulièrement laxiste, puis on se retrouve de l’autre côté des barbelés qui entourent la prison. La première chose que l’on voit, c’est le coin des affaires, où les criminels tentent de vendre toutes sortes de choses, des objets artisanaux ou artistiques, des meubles, des pièces en cuir.

 

Photo postée sur Flickr par Annie Wentzell.

 

"Installés derrière un grillage, des prisonniers vendent leurs babioles aux passants"

Seuls les forçats considérés comme les plus fiables ont le droit de se mélanger à la foule. Ils sont reconnaissables grâce à leur T-shirt. [Le droit de participer au rodéo dépend du comportement au sein de la prison]. La première fois que j’y suis allé, j’ai parlé à un prisonnier qui était sous les verrous depuis 40 ans, mais je dois dire qu’il n’était pas très doué en peinture ! Enfin, les détenus moins dignes de confiance peuvent eux aussi vendre leurs babioles aux passants, mais leurs étalages sont installés derrière un grillage.

 

Évidemment, comme on est en Louisiane, il y a aussi des dizaines de stands de nourriture et de boissons (sans alcool) où les détenus cuisiniers font bouillir des écrevisses, griller des hot-dogs et cuire des pâtés. Bien que légèrement suspicieux au départ, j’ai trouvé ça délicieux.

 

"Le dernier à rester assis à la table de poker après l’entrée du taureau a gagné"

 

En ce qui concerne le rodéo, il consiste en 8 ou 10 jeux différents. Trois ont retenu mon attention parmi lesquels le "convict poker" (poker du forçat). Quatre cow-boys s’asseyent à une table au milieu de l’arène et jouent au poker. Un taureau en furie déboule hors de sa cage et envoie valser la table et les prisonniers. Le dernier à rester assis a gagné.

 

Le "poker du prisonnier".

 

Il y a aussi le "wild cow milking" (Traite de la vache sauvage). C’est selon moi l’épreuve la plus violente. Les animaux choisis sont particulièrement massifs et nerveux. Les prisonniers sont répartis par équipes. Un prisonnier tient une vache avec une corde de 4 mètres. Alors qu’il essaye, tant bien que mal, de contrôler l’animal, ses coéquipiers tentent de le traire. Huit équipes sont en même temps dans l’arène, soit huit vaches qui se ruent et chargent les détenus. Le chaos total. Cela va sans dire, personne n’a gagné. Après avoir été traînés et cabossés, plusieurs détenus sont sortis sur des civières.

 

"Guts and glory". Vidéo postée le 5 octobre 2010.

 

Le grand final de ce rodéo c’est le "guts and glory" (des tripes et de la gloire). Les employés de la prison attachent un jeton de poker sur une des cornes du taureau le plus nerveux. Entre 10 et 15 courageux tentent alors de récupérer le jeton. Certains essayent de le coincer contre les parois, d’autres de le surprendre par derrière. Mais ils se font tous renverser par la bête, parfois même encorner. Lors de mon premier rodéo, l’approche la plus téméraire l’a emporté : un détenu a réussi à attraper le jeton en bondissant sur la tête du taureau. Il s’est fait propulser dans les airs, ce qui n’est pas très cher payé pour la “gloire” qui en découle. [Le vainqueur de cette épreuve remporte un prix de 300 dollars].

 

"Face à des animaux, les détenus sont transformés en ambassadeurs de l’humanité"

 

L’Angola Rodéo, c’est un Spartacus à la sauce américaine. Le vainqueur du jeu a même jeté son jeton en direction du directeur de la prison, qui est assis dans un box spécial, avec sa femme et sa fille, d’où il a une vue plongeante sur tout le spectacle.

 

Évidemment, on pourrait disserter des heures sur le sadisme propre à notre espèce ou sur notre façon perverse de ritualiser la punition. Mais si cette expérience est passionnante, c’est parce qu’on a tendance à imaginer les criminels comme des personnes moins humaines – ou plus animales- que nous. Pour cette raison, nous les traitons, en quelques sortes, comme du bétail. On leur donne de la bouillie et les confine dans des cages. On leur attribue des plaques, on les marque, on les entraîne, on les catalogue.

Mais à la prison Angola Rodéo, où ils sont confrontés à de véritables bêtes, ils se donnent finalement un nouveau rôle. Face à des animaux, ils sont transformés en ambassadeurs de l’humanité et deviennent un reflet de la société et même un prolongement du public. J’ai perçu l’Angola Rodéo comme une célébration de l’unicité de l’homme et comme un rappel fort qu’indépendamment des crimes commis, nous sommes tous des hommes.

 

Je me trompe peut-être. Si ça se trouve, les gens sont captivés par le fait que les prisonniers et les bêtes se ressemblent. Pourtant, pendant le final, dans la clameur assourdissante du public, pas un applaudissement, pas une acclamation ne s’adressait au taureau. Du moins, c’est ce que je préfère penser."

 

Photos postées ici.

Affiche Coca-Cola, principal sponsor de l’Angola Rodéo, en vente sur le site au même titre que des T-shirts, des DVD, des cartes postales et autres souvenirs qui sont vendus en ligne

Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à FRANCE 24.

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