LIBYE

Le CNT peine à rétablir l’ordre à Tripoli

 Au lendemain de la prise de Tripoli par les combattants de l’ex-rébellion, le 22 août dernier, les responsables du Conseil national de transition (CNT) annonçaient que leur priorité était de rétablir l’ordre dans la capitale ravagée par des mois de combats. Aujourd’hui, si le bilan officiel de la sécurité est positif, nos Observateurs pointent des ombres au tableau.

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Un groupe d'anciens rebelles dans le quartier de Soug el-Jomaa, à Tripoli. Image issue de la vidéo postée sur Facebook.

 

Au lendemain de la prise de Tripoli par les combattants de l’ex-rébellion, le 22 août dernier, les responsables du Conseil national de transition (CNT) annonçaient que leur priorité était de rétablir l’ordre dans la capitale ravagée par des mois de combats. Aujourd’hui, si le bilan officiel de la sécurité est positif, nos Observateurs pointent des ombres au tableau.

 

Fin août, Ahmed Dharrat, le responsable en charge du département de l'Intérieur au sein du CNT, faisait part de l'intention des responsables du mouvement de débarrasser Tripoli des armes de guerre tombées aux mains des combattants et des habitants, ajoutant que ce plan de récupération serait mis en œuvre rapidement. Les combattants armés auraient alors le choix entre rejoindre "l'armée nationale" en cours de reconstruction  ou les forces de sécurité du pays.

 

Selon Mohamed Fethi Ali Baayou, un policier interrogé par FRANCE 24, la promesse du CNT de rétablir la sécurité est en passe d’être tenue. "Si j’ai gardé mon arme, c’est parce que  je travaille aujourd’hui dans le service chargé de la protection des personnalités", affirme-t-il. Toutes les armes libyennes sont aujourd’hui considérées comme la propriété du commandement militaire. Selon le policier, le CNT se réserve le droit d’aller les chercher dans les maisons de ceux qui refuseraient de coopérer. Les check-points sauvages installés par des factions armées auraient eux aussi disparu. "L’armée et la police tiennent désormais les barrages", ajoute-t-il.

 

Mais si un important déploiement sécuritaire a permis d’organiser la visite d’hommes d’Etat comme Nicolas Sarkozy ou David Cameron, le retour à la normale est régulièrement troublé par des tirs sporadiques et les combattants restent nombreux à refuser de rejoindre les rangs du CNT. En visite à Tripoli le 30 septembre, le sénateur américain John McCain a dû rappeler la nécessité pour les nombreuses milices de se rallier au gouvernement.

 

Aujourd’hui, 15 millions d'armes légères circuleraient dans le pays, soit plus de deux par habitant. Un arsenal constitué à partir de 2003 par Mouammar Kadhafi.

"Au moment où je vous parle, j’entends des tirs dans la rue et personne n’en connaît la raison"

Samourai Tripoli (pseudonyme) est originaire d’Afrique de l’Ouest et habite à Tripoli, dans le quartier de Djamaa Saleh.

 

Je ne peux pas dire qu’il y ait eu une quelconque amélioration. Pas plus tard que la semaine dernière, un de mes amis a été touché par une balle perdue. Il était assis chez lui, dans son fauteuil, quand une balle a traversé la porte et s’est logée dans sa jambe. Visiblement, c’était un groupe de jeunes qui tiraient en l’air, dans la rue, pour s’amuser . À l’hôpital, on s’est rendu compte qu’il n’était pas la seule victime. Ils étaient des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants à avoir été admis aux urgences. Certains avaient reçu des balles perdues, d’autres étaient les victimes de règlements de compte. Indéniablement, les conflits qui datent de l’ère Kadhafi continuent à être réglés par les armes et personne n’ose dénoncer les tireurs. Au moment où je vous parle, j’entends des tirs dans la rue et personne n’en connaît la raison.

 

Ces dérapages, volontaires ou non, sont d’autant plus courants qu’il n’y a pas de policiers dans certains quartiers. Cela fait bien longtemps que je n’en ai pas croisé dans le quartier de Djamaa Saleh par exemple. Je ne m’éloigne pas souvent d’ici parce que j’ai peur, mais d’après les témoignages de mes amis, ce n’est pas très différent ailleurs.

 

"Difficile de savoir qui tient les check-points "

 

Il y a des dizaines de check-points dans la ville. Mais il est difficile de savoir qui les tient. Ce qui est sûr, c’est que les membres du CNT sont censés avoir un badge et un uniforme pour être reconnaissables [Leurs armes sont censées être numérotées ]. Mais c’est très confus. Près de chez moi, les hommes qui tiennent les check-points sont en civil, donc il peut aussi bien s’agir de groupes armés non légitimes.  

 

Ici, tout le monde a une arme. Beaucoup ont été distribuées peu de temps avant la chute du régime de Kadhafi et récupérés par l’ex-rébellion. Des jeunes âgés de 15 ou 17 ans peuvent s’en procurer. Résultat, si des gens t’arrêtent dans la rue, il vaut mieux obéir car beaucoup d’entre eux ont la gâchette facile. Les jeunes gens armés sont particulièrement agressifs envers les étrangers et les Noirs.

 

Les meurtres au seul motif de la couleur de peau ont cessé, mais les Noirs sont toujours aussi mal vus par une population qui continue à les soupçonner d’être des partisans de Kadhafi. Dernièrement, des amis ont été injuriés, tabassés et violentés. Ils n’osent pas porter plainte car, ici, les dossiers des Noirs sont méprisés. D’autres ont été arrêtés aux check-points au seul motif que leur passeport datait de 2010. On les soupçonne d’être des mercenaires. Aujourd’hui, ils sont emprisonnés ou détenus à l’hôpital car les prisons sont surpeuplées. Personnellement, j’ai de la chance, j’ai des amis libyens qui me protègent. Je ne sors plus de mon quartier sans eux. 

 

Les améliorations, s’il y en a, sont beaucoup trop lentes. Personnellement, j’ai pris la décision de rentrer dans mon pays dans quelques jours."

 

Un ancien combattant dans les rues de Tripoli. Il n'a pas d'uniforme mais son badge laisse penser qu'il a rejoint les rangs des forces de sécurité officielles du CNT.Postée sur Facebook.

"Les chefs de brigade n’arrivent pas à tenir leurs hommes"

Bassem Almansuri est un jeune Tripolitain, membre de l’association Mouvement des jeunes de la patrie.

 

Personnellement, je ne trouve pas que la situation soit catastrophique aujourd’hui à Tripoli. Il y a certes encore des tirs de joie mais ils sont moins fréquents qu’au début. Quant aux affrontements, ils sont dûs au grand nombre d’armes qui circulent parmi les membres des brigades révolutionnaires. Lorsqu’une dispute personnelle éclate, elle tourne tout de suite à l’échange de coups de feu. Cette anarchie relève, à mon sens, de la responsabilité des chefs de brigades qui gèrent chaque quartier depuis la prise de la ville et qui n’ont pas suffisamment d’autorité pour contrôler leurs hommes et leur imposer un minimum de discipline.

 

Des barrages sont présents un peu partout dans la capitale. Chaque quartier est tenu par une "katiba", une brigade constituée d’habitants d’une même ville venus se battre à Tripoli. [Selon les responsables du CNT, la capitale a été divisée en six zones dans lesquelles des hommes sont déployés et doivent rendre compte des activités des habitants, ndlr]. Celle de Tripoli surveille par exemple le barrage de la vieille-ville. Ces hommes sont facilement reconnaissables car ils portent un uniforme particulier dont la couleur change selon la ville et leur sigle est peint sur leurs voitures. On peut aussi leur demander leur carte qui certifie qu’ils sont membres de la brigade en question.

 

Evidemment, l’ordre n’est pas encore revenu mais je ne suis pas inquiet pour autant. Je trouve que la situation est normale pour une période de transition. C’est pour ça aussi qu’une association comme la nôtre existe : notre but est d’expliquer aux habitants que le temps des armes est révolu et qu’il est grand temps maintenant de commencer une autre forme de résistance. Une résistance citoyenne qui permettra à notre pays de tourner définitivement la page de la dictature."