CAMEROUN

Organisation chaotique et fraudes électorales à quelques jours de la présidentielle camerounaise

La distribution des cartes d’électeur pour la présidentielle camerounaise, qui aura lieu le dimanche 9 octobre, se poursuit dans la plus grande confusion. Et selon nos Observateurs, le parti au pouvoir n’hésite pas à mettre la main à la poche pour recruter des électeurs.

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Affiche de campagne du président Paul Biya. Photo publiée par le blog Mboa

 

La distribution des cartes d’électeur pour l’élection présidentielle camerounaise, qui aura lieu dimanche 9 octobre, se poursuit dans la plus grande confusion. Et selon nos Observateurs, le parti au pouvoir n’hésite pas à mettre la main à la poche pour recruter des électeurs. 

 

Depuis le 26 septembre, les 7,5 millions de Camerounais inscrits sur les listes électorales sont invités à retirer leur carte d’électeur auprès des antennes communales d’Elecam (Elections Cameroun), un organe autonome créé en 2006 pour organiser les élections. Jusqu’alors, c’était le ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, sous la supervision de l’Observatoire national des élections (Onel), qui en avait la charge.

 

"Dans les bureaux d’Elecam, c’est un désordre indescriptible"

 

Le scrutin de dimanche a donc valeur de test pour cette nouvelle structure, censée assurer le bon déroulement et la transparence de l’élection. Mais pour notre Observateur, Patrick, un quadragénaire qui habite Yaoundé, la crédibilité d’Elecam est entachée par sa désorganisation.

 

C’est un véritable parcours du combattant pour récupérer sa carte. Je me suis rendu dans trois chefferies de quartier ce matin. Dans chacune d’elle, c’est un désordre indescriptible. Les gens d’Elecam sont débordés. Les cartes d’électeur sont rangées dans des enveloppes à la disposition de tous ou bien simplement posées en vrac sur des tables. J’ai fouillé un long moment avant que l’on m’envoie dans un deuxième bureau, où là aussi, c’était la pagaille. Les gens autour de moi râlaient à cause de cette mauvaise organisation. J’ai fini par trouver ma carte dans un troisième bureau, situé à 20 minutes de chez moi. A cette allure, beaucoup de gens ne pourront pas voter dimanche et ça me fait mal de voir que les choses n’évoluent pas dans mon pays."

 

Pour retirer sa carte d’électeur, le citoyen doit se rendre à l’antenne d’Elecam la plus proche de chez lui ou bien dans la chefferie (sorte de bureau administratif) dont il dépend, avec sa carte d’identité ou le récépissé qui lui a été remis lors de son inscription sur les listes. Mais à en croire nos Observateurs, cette procédure varie au cas par cas. Notre Observateur Titandj est étudiant en droit à Douala.

 

Je me suis inscrit sur une liste dans le quartier de Bepanda. La semaine dernière, je me suis rendu dans ce même bureau pour retirer ma carte d’électeur, mais le local était fermé. Il n’y avait pas une indication d’adresse, pas un numéro de téléphone. Je ne savais pas qu’Elecam avait des bureaux mobiles ! Depuis, je cherche dans tout le quartier pour savoir où récupérer ma carte."

 

"On m’a donné une carte électorale et 5 000 francs CFA. En échange, je dois voter Paul Biya"

 

Depuis le début de la campagne électorale, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les irrégularités dans l’organisation du scrutin. Plusieurs de nos Observateurs affirment avoir vu inscrit plusieurs fois - deux et jusqu’à trois fois - le même nom sur les listes électorales affichées devant les bureaux d’Elecam

 

De leur côté, les partis d’opposition reprochent à cette structure d’être à la solde du RDPC, le parti du président Paul Biya, candidat à sa propre succession. Les critiques fusent à l’encontre de Pauline Biyong, qui a remporté le marché de l’affichage de campagne du chef d’Etat quelque temps avant d’être nommée au bureau d’Elecam. Le RDPC et la femme d’affaires ont nié toute complicité. Mais les soupçons de partialité n’ont jamais cessé de peser sur Elecam, dont douze membres sur dix-huit sont d’anciens cadres du parti au pouvoir.

 

Par ailleurs, la distribution des cartes d’électeur semble ne pas être le monopole d’Elecam. Notre Observateur, Gérard (pseudonyme), étudiant à Douala, raconte comment il a été soudoyé par un militant du RDCP.

 

Il y a deux jours, des gens du parti au pouvoir sont venus sur le campus de l’université à la rencontre des étudiants. Une personne m’a donné une carte d’électeur qui avait été confectionnée avec mes nom, prénom, adresse de résidence et lieu de vote. Le lendemain, elle est revenue et m’a donné 5 000 Francs CFA [8 euros]. Elle m’a alors recommandé de voter pour Paul Biya, me disant que je recevrais 5 000 Francs CFA supplémentaires après le vote de dimanche si j’obéissais. Ces gens-là ont leurs indics dans les bureaux de vote de Douala ; ils pourront vérifier dans les poubelles si on est bien sorti de l’isoloir avec les bulletins de vote des candidats de l’opposition.

 

J’ai évidemment accepté parce que je suis étudiant et que j’ai besoin d’argent. Mais du coup, je me retrouve avec deux cartes d’électeur. J’ai été chercher la première, la semaine dernière, dans le bureau dans lequel je m’étais inscrit."

 

Selon cet Observateur, beaucoup d’étudiants sont approchés tous les jours sur le campus et dans les quartiers par les hommes du parti de Paul Biya.

 

"Le maire m’a demandé de recruter 200 personnes qui voteraient pour le RDPC"

 

D’après nos Observateurs, hors des bureaux d’Elecam, des hommes du RDPC distribuent des cartes d’électeur à tour de bras. Notre Observateur, Guerlin (pseudonyme), affirme avoir perdu son emploi dans une mairie de Douala pour avoir refusé de participer au recrutement d’électeurs.

 

A la mairie de Doula 5e , on m’avait demandé de recruter 200 électeurs. On m’a dit que ces personnes allaient recevoir des cartes, qu’elles partiraient en bus le samedi soir pour aller voter dans un village à 200 km d’ici. Chacune de ces personnes devait toucher 50 000 francs CFA [76 euros]. Et moi, je pouvais espérer une promotion. Mais je leur ai dit que je n’étais pas à la hauteur de ce travail. Le lendemain, j’ai été licencié.

 

Certes, Elecam rencontre de grandes difficultés dans la distribution des cartes. Mais il y a surtout beaucoup de fraudes de la part du RDPC. Dans mon quartier, je connais des jeunes de 18 et 19 ans qui ont trois cartes alors qu’on ne peut voter qu’à partir de 20 ans. Et des noms de personnes décédées figurent encore sur les listes. Ces noms seront utilisés par certains pour pouvoir voter plusieurs fois. Ce scrutin est un guet-apens électoral."

 

Joint par FRANCE 24, William Pascal Balla, rédacteur en chef de L’Action, le journal du RDCP, a reconnu que le problème dans la distribution des cartes électorales était "réel". Il a affirmé que le fichier électoral datait des dernières élections de 2007 et n’avait pas été correctement mis à jour.

 

Interrogé sur les versements d’argents et les distributions de cartes d’électeur par des partisans du RDPC, le responsable a démenti : "Le plus souvent, les présidents de section du RDPC ont été récupérer les cartes d’électeur de leurs militants auprès d’Elecam et les ont remis directement aux militants. Le RDPC n’a jamais organisé de distribution collective de cartes à des citoyens sans lien avec le parti. Et nos équipes de campagne ne reçoivent pas d’argent de la part de la direction du parti. Ceux qui disent avoir été payés pour voter en notre faveur racontent n’importe quoi. Ils doivent être manipulés par les médias."

 

Elecam n’a pas souhaité répondre aux questions de FRANCE 24.

 

Quelque vingt-deux candidats affronteront dimanche prochain le président sortant Paul Biya. A la tête du Cameroun depuis 1982, le chef d’Etat de 78 ans brigue son sixième mandat et devrait sans aucun doute rempiler pour un septennat.

 

Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.