YEMEN

Un manifestant yéménite : "Les chefs de guerre nous ont volé notre révolution"

 Huit mois après le début de la contestation yéménite, le pays est en proie à une flambée de violence opposant chefs tribaux et forces fidèles au régime du président Ali Abdallah Saleh, rentré à Sanaa ce vendredi. Un de nos Observateurs, manifestant de la première heure, estime qu’on lui a volé sa révolution.

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Manifestation contre le retour d'Ali Abdallah Saleh à Sanaa, le 23 septembre.

 

Huit mois après le début de la contestation yéménite, le pays est en proie à une flambée de violence opposant chefs tribaux et forces fidèles au régime du président Ali Abdallah Saleh, rentré à Sanaa ce vendredi. Un de nos Observateurs, manifestant de la première heure, estime qu’on lui a volé sa révolution.

 

Réfugié depuis trois ans en Arabie saoudite, le président yéménite Ali Abdallah Saleh est rentré ce matin  à Sanaa, la capitale du pays, qu’il avait dû quitter dans la précipitation après le bombardement du palais présidentiel le 4 juin. Le chef d'État avait alors accusé le puissant chef tribal Sadek al-Ahmar de vouloir le renverser.

 

Depuis une semaine, les combats entre les partisans du président et les chefs de tribus ralliées à l’opposition ont repris dans les rues de la capitale. Les forces loyales au président Saleh sont prises entre deux feux. D’un côté, la Garde républicaine commandée par Ahmed, le fils du président, affronte les forces du général Ali Mohsen al-Ahmar, rallié à la contestation depuis mars. De l’autre, des forces pro-régime combattent les hommes du chef tribal Sadek al-Ahmar. Ce matin encore, après l’annonce du retour du président, des obus ont été tirés sur le quartier Al-Hassaba (nord), principalement contrôlé par les hommes d’al-Ahmar.

 

Dimanche, des forces pro-Saleh ont ouvert le feu sur des manifestants dans la capitale. Depuis les multiples affrontements qui ont suivi ont fait 103 morts. Aujourd’hui, le président yéménite a appelé à un "cessez-le-feu" dans la capitale pour faciliter un règlement du conflit. Il a, par ailleurs, annoncé qu’il prononcerait un important discours dans les prochains jours.

"Les manifestants n’ont jamais accepté que des chefs de guerre les représentent"

 

Abdullah Alansy a commencé à manifester il y a huit mois, sur la place du Changement, à Sanaa. Il dit avoir fui le Yémen pour la Malaisie parce qu'il a reçu des menaces de la part de groupes armés d'opposition. Il considère aujourd’hui que la révolution a été volée aux manifestants par les chefs de guerre :

 

J'ai été menacé parce que nous avons organisé, avec d’autres manifestants, des évènements pour dénoncer la récupération de notre combat, légitime et pacifiste, par des hommes politiques avides de pouvoir. Certains d’entre eux sont d’ailleurs des islamistes radicaux, en aucun cas ils ne veulent libérer le pays.

 

Je ne reconnais plus le Yémen. Aujourd’hui, le paysage politique est divisé en trois parties. D’un côté, les soutiens au régime d’Ali Abdallah Saleh, de l’autre les forces du chef tribal Sadeq Al-Ahmar et de l’ancien général Ali Mohsen, qui sont distinctes mais se réclament toutes deux de l’opposition, et au milieu les jeunes manifestants.

 

Ce sont les jeunes qui ont commencé à manifester au mois de mai. Ceux qui demandent le départ du président, une révolution démocratique et plus de liberté. Mais peu à peu, les anciens du régime ont tenté de récupérer cette contestation. C’est le cas pour Ali Mohsen al-Ahmar, cet ancien commandant de la première division blindée de l’armée de Saleh qui a décidé de rallier l’opposition après les massacres de mars dernier. Il avait alors entraîné dans son sillage de nombreux militaires qui ont participé aux affrontement directs de ces derniers jours alors que nous avons toujours dit que notre mobilisation était pacifique.

 

Sadeq al-Ahmar est, quand a lui, le leader de la confédération tribale des Hached [dont font aussi partie le général Ali Mohsen et le président Saleh]. C’était une figure politique de premier plan du régime de Saleh [Porte parole du parlement, il se présentait comme celui qui contrebalançait le pouvoir du président] et il a aussi fait défection en mars. Après quoi de nombreux combats ont éclaté entre ses hommes et la garde républicaine au cours du mois de mai. Si ces deux là se réclament de notre révolution, les manifestants pacifistes n’ont jamais accepté que ces chefs de guerre les représentent."

 

Bombardement de bâtiments dans le centre ville de Sanaa, sur la rue al-Zubairy.

 

Effectivement, selon Michel Tuchscherer, responsable du Centre d’archéologie et des sciences sociales de Sanaa "Les contestataires sont aujourd’hui pris au piège.  Physiquement, ils sont protégés par les troupes d’Ali Mohsen alors qu’ils n’ont rien demandé. Politiquement, leur combat est récupéré par des anciens du régime, comme Sadeq al -Ahmar, ou des partis d’opposition intégrés au système politique yéménite tels que le Forum Commun."

 

Le sentiment qui domine aujourd’hui parmi les manifestants, c’est que si l’un ou l’autre de ces chefs de guerre prenait le pouvoir, rien ne changerait pour eux, tous ces hommes faisant partie du même sérail et de la même tribu. Michel Tuchscherer rappelle, par ailleurs, que "s’il y a eu une levée de boucliers de leur part contre Ali Abdallah Saleh, c’est surtout parce que ce dernier voulait réformer la Constitution afin de pouvoir installer son fils au pouvoir [Ahmed, l’actuel chef de la Garde républicaine]." Une décision qui a déplu à beaucoup de hauts dignitaires ambitieux.

 

Ces images ont été filmées cette semaine après une attaque menée par les forces pro gouvernementales contre les manifestants. Sous une pluie de balles, plusieurs d’entre eux tentent d’aider un des leurs, touché à la tête, à monter sur une mobylette.