Au cours du seul mois d’août, trois militaires de l’armée russe se sont suicidés. Pour leur famille et les associations de défense des droits des soldats, il ne fait pas de doute qu’ils sont morts à cause de la ‘dedovshchina, un bizutage extrêmement brutal institutionnalisé à l’époque soviétique et encore pratiqué aujourd’hui. Le témoignage de notre Observateur, un jeune conscrit de 25 ans.  
 
Le 23 août dernier, un jeune soldat qui servait dans une unité d’infanterie de la région de Volvograd, à l’est de la Russie, s’est tiré une balle dans la tête deux mois à peine après avoir entamé son service. Dans une lettre, il explique qu’il ne supportait plus les menaces et les intimidations. Avant lui, les 1er et 6 août, deux autres soldats ont été retrouvés pendus dans d’autres régions du pays.
 
Le suicide dans l’armée russe n’est pas un phénomène nouveau. Le seul chiffre officiel disponible sur ce sujet date de 2009 : le ministère de la Défense avait alors annoncé 149 suicides de soldats sur l’année. Les plaintes des familles des victimes sont généralement expédiées par l’administration militaire et les enquêtes finissent le plus souvent par conclure que le suicide est la conséquence de l’instabilité psychologique du soldat.
 
L’Union des comités de mères de soldats de Russie, une ONG qui agit pour la défense des droits de l’Homme au sein de l’armée russe, en a fait son cheval de bataille. Selon cette association, c’est la torture, aussi bien morale que physique, subie par les jeunes recrues et connue sous le nom de ‘dedovshchina’, qui pousse de nombreux jeunes conscrits à se suicider. Quand ils ne meurent pas des blessures infligées lors de ces bizutages.

"Dès que les nouvelles recrues et moi sommes arrivés dans l’unité, les humiliations ont commencé"

Slava (pseudonyme) est un militaire de 25 ans dans la région de Volvograd.
 
Je suis entré dans l’armée juste après avoir obtenu mon diplôme en droit à l’université. Il y a un règlement disciplinaire dans l’armée mais dans les faits, personne ne le respecte. Ce n’est pas étonnant : l’armée est juste un miroir de la société. Tous les problèmes sociétaux se retrouvent dans une caserne.
 
'Toutes les excuses sont bonnes pour vous tabasser'
 
Vidéo postée sur Youtube.
 
Vidéo postée sur Youtube.
 
Dès que les nouvelles recrues et moi sommes arrivés dans l’unité, les humiliations ont commencé. Presque toutes les nuits, nous sommes réveillés par les anciens après l’extinction des feux. Ils nous contraignent à des exercices physiques - pompes, abdos et tout le reste - jusqu’à ne plus en pouvoir. Ceux qui osent s’arrêter sans permission sont frappés. D’ailleurs, toutes les excuses sont bonnes pour vous tabasser. Les anciens veulent nous  faire taire et surtout nous empêcher de nous rebeller.
 
Vidéo postée sur Youtube.
 
Des soldats humilient et frappent des recrues plus jeunes dans une caserne près de Saint-Petersbourg. Cette vidéo a probablement été tournée ce printemps mais n’a été postée sur Internet que mi-août. Vidéo postée sur Youtube.
 
'Les gradés nous font travailler illégalement et nous rackettent'
 
Les gradés nous font également travailler illégalement sur des chantiers de construction [un communiqué d’Amnesty International, daté de 2002, explique que des gradés affectent des soldats à la construction de leur villa]. Ils ne nous payent pas pour ce travail au noir et, parfois, ils ne nous donnent rien à manger pendant les travaux. Eux, pendant ce temps, boivent et se défoncent. Il est fréquent qu’ils nous rackettent. Du coup, nous avons pris l’habitude de porter tous nos effets personnels sur nous (savon, mousse à raser et brosse à dents) ce qui n’est pas très pratique quand on est soldat.
 
Des soldats du Caucase du Nord peignent le mot 'Daghestan' (une république du Caucase du Nord)  sur le crâne de soldats russes. 
 
'Les Ingush sont puissants". Photos publiées sur le site Odnoklasniki.ru.
 
Dans le nord du Caucase, notamment, les soldats originaires des environs se regroupent pour maltraiter ceux qui viennent d’autres régions de Russie. Ils deviennent bizuteurs dès les premiers jours de leur service. Ceux qui viennent d’une autre région, à l’inverse, restent bizuts très longtemps.
 
Un gradé : 'Si vous avez des problèmes, venez plutôt m’en parler. Vous ressortirez avec le nez en bouilli '
 
Certains soldats se suicident à cause de cette ‘dedovshchina. D’autres décident de fuir la caserne, parfois à pied. Ils parcourent des kilomètres pendant des jours pour ne pas qu’on les retrouve. Un jour, un de mes camarades s’est enfui et s’est réfugié auprès de l’Union des comités de mères de soldats de Russie. Le commandant de notre unité nous a tous convoqués et nous a dit que nous risquions de gros ennuis si nous faisions de même. Il nous a dit : 'Si vous avez des problèmes, venez plutôt m’en parler. Je commencerai par vous éclater le nez '. Les officiers n’aiment pas qu’un incident soit relayé sur la place publique. Une fois, le président de la République est venu visiter notre caserne. Tous ceux qui avaient des bleus ou des blessures visibles ont été enfermés dans une cellule pendant plusieurs jours, sans boire ni manger."