CHILI

Un étudiant chilien : "J’ai été emprisonné pour avoir filmé une manifestation"

 Le Chili connaît depuis trois mois une mobilisation étudiante sans précédent. Tandis que des centaines de milliers de personnes battent le pavé pacifiquement chaque semaine, des casseurs en profitent pour saccager la voie publique. Pour ces deux groupes en apparence bien distincts, la police chilienne réserve parfois le même traitement : elle frappe dans le tas.  

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Le Chili connaît depuis trois mois une mobilisation étudiante sans précédent. Tandis que des centaines de milliers de personnes battent le pavé pacifiquement chaque semaine, des casseurs en profitent pour saccager la voie publique. Pour ces deux groupes en apparence bien distincts, la police chilienne réserve parfois le même traitement : elle frappe dans le tas.

 

Lassés des dysfonctionnements d’un système éducatif qu’ils jugent inégalitaire, des centaines de milliers d’étudiants et d’élèves du secondaire ont engagé un bras de fer avec le président Sebastian Pinera afin d’obtenir une éducation publique, gratuite et de qualité. Ils ont été rejoints par des professeurs, des parents d’élèves et de nombreux syndicats de travailleurs qui réclament des réformes du système de retraite et des assurances santé.

 

Une grève nationale de deux jours, organisée les 24 et 25 août dernier, a été suivie par des milliers de personnes (600 000 selon les organisateurs, 175 000 selon la police). Mais les manifestations ont été une fois de plus marquées par de violents affrontements entre les contestataires et les forces de l’ordre. Un adolescent a été tué et près de 42 policiers auraient été blessés. Plus de 348 personnes ont été interpellées dans tout le pays.

 

Amnesty International s’est inquiétée des dérives policières contre les manifestants au travers d’un communiqué publié le 18 août dernier. L’organisation a demandé aux autorités une enquête transparente.

"J’ai été frappé, insulté, puis j’ai été emprisonné"

Matías J. Hernández est étudiant à Santiago. Il participait mercredi soir à une manifestation pacifique.

 

J’ai été arrêté par la police mercredi [24 août] alors que j’étais en train de manifester pacifiquement avec ma mère et des amis. J’ai été frappé, insulté, puis j’ai été emprisonné pendant plus de sept heures. Je me suis retrouvé en cellule avec des hommes plus âgés que moi qui étaient là pour d’autres motifs. J’étais en colère car mon seul tort avait été de filmer la manifestation avec ma caméra. Je croyais être revenu au temps de la dictature de Pinochet [au pouvoir de 1973 à 1990], une époque où les droits fondamentaux des citoyens étaient bafoués.

 

Le matin suivant, les policiers, n'ayant pas de preuve contre moi, m’ont finalement relâché.

 

Aujourd’hui, je pense me tourner vers une association de défense des droits de l’Homme pour obtenir de l’aide car suite à cette expérience, je souffre de séquelles physiques mais aussi psychologiques. Je pense également poursuivre les personnes responsables de mon arrestation."

 

 

Dans cette vidéo, un policier sort son arme devant un groupe de manifestant avant de s’en aller sur sa moto, sans faire d’interpellation. Selon le quotidien en ligne El Mostrador, les faits se sont déroulés devant un lycée de Santiago où des collégiens et des fonctionnaires tentaient de perturber la circulation en raison de la grève nationale. Une collégienne avait alors été arrêtée par un policier. L’un des professeurs a alors tenté de s’interposer avant l’arrivée du policier armé. Vidéo postée sur YouTube le 24 août 2011 par buskaglia75.

 

 

"Mais la police ne s’attaque pas à des manifestants pacifiques, sauf s’ils ne respectent pas les consignes"

 

Marcelo Colomera vit à Temuco, une ville située au sud de Santiago.

 

Seules les manifestations où il y a des encapuchados [individus masqués] se terminent mal.

Dans ces cas-là, la police doit faire preuve d’autorité. Aujourd’hui, les délinquants n’ont plus peur des policiers. Ils n’hésitent pas à leur envoyer des pierres et des cocktails Molotov. Il lui faut alors être ferme.

 

Mais la police ne s’attaque pas à des manifestants pacifiques, sauf s’ils ne respectent pas les consignes. Par exemple, dans les cas où ils sortent du parcours pré-défini d’une manifestation.

 

Je respecte la démocratie, par conséquent, je respecte le droit à manifester. Mais je rejette les agissements des encapuchados."

 

 

Une bombe lacrymogène est lancée par un policier à l’intérieur du siège du syndicat des facteurs situé à Santiago, en dehors de tout affrontement. Vidéo postée le 25 août 2011 sur Youtube par AkiraDaFlavor.

 

Un jeune homme désarmé est frappé à plusieurs reprises par un policier. Il est ensuite emmené dans le fourgon. Vidéo postée le 25 août 2011 par Grck7.

 

"Nous espérons que tous les cas d’abus policiers seront présentés devant les tribunaux"

Ana Piquer est la directrice de la section chilienne d’Amnesty International.

 

Il n’existe pas de recensement précis sur les cas d’abus de la police au Chili. Il y a toujours eu des dérives mais la mobilisation de ces derniers mois a eu un impact sur le nombre de témoignages de personnes victimes de violences arbitraires. Il arrive par exemple que la police utilise des bombes lacrymogènes contre des personnes innocentes ou use de manière disproportionnée de sa force.

 

Devant la multiplication de ces cas, nous avons lancé il y quelques jours un premier appel aux autorités publiques pour demander l'ouverture d'une enquête sur ces brutalités policières. Nous attendons encore leur réaction alors que ces deux derniers jours de nouvelles plaintes nous ont été signalées.

 

L’argument qui consiste à dire que les manifestants devraient s’écarter des casseurs pour éviter qu’on les confonde avec les délinquants, et qu’ils ne subissent les foudres de la police ne tient pas. Les forces de sécurité doivent d’abord isoler les émeutiers du reste des manifestants qui sont pour la plupart pacifiques. Elles doivent procéder aux arrestations selon les normes internationales et dans le respect des droits de la personne concernée. Enfin, les policiers doivent respecter les manifestants innocents. Dire le contraire serait affirmer que chaque personne qui manifeste peut être l’objet d’une répression aveugle.

 

Nous espérons que tous les cas d’abus de la police seront présentés devant les tribunaux, mais nous ne sommes pas très optimistes. Les autorités publiques n’ont jamais montré leur volonté d’enquêter sur ce type d’affaires."

 

 

Un jeune manifestant désarmé est pris à parti par un policier qui le frappe au sol en plein visage. Celui qui filme cherche alors à obtenir le nom du policier. Vidéo postée le 18 août 2011 par DiarioLaVilla.

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Billet rédigé en collaboration avec Cécile Loïal, journaliste à France 24.