LIBYE

Un reporter amateur à Tripoli : "J’ai attendu ce moment toute ma vie"

Depuis que Tripoli est tombée aux mains des anti-Kadhafi, notre Observateur glane avec sa caméra les premières émotions de ses voisins, après six mois de terreur et 42 ans de dictature. Quand la guerre a éclaté en Libye en février dernier, ce Tripolitain a pourtant beaucoup hésité : rejoindre les rangs de l’insurrection ou raconter au monde entier la répression du régime de Mouammar Kadhafi ?

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Depuis que Tripoli est tombée aux mains des anti-Kadhafi, notre Observateur glane avec sa caméra les premières émotions de ses voisins, après six mois de terreur et 42 ans de dictature. Quand la guerre a éclaté en Libye en février dernier, ce Tripolitain a pourtant beaucoup hésité : rejoindre les rangs de l’insurrection ou raconter au monde entier la répression du régime de Mouammar Kadhafi ?

  

Pour plus d'informations sur la Libye, voir notre dossier Libye

"Au début de la répression, il y avait plus de volontaires pour se battre que de personnes pour raconter ce qu’il se passait"

Tariq Elmeri est un Libyen de 28 ans qui a fait ses études d’informatique aux États-Unis avant de revenir habiter à Tripoli. Il vit à Hay Al-Andalous, un quartier du centre de Tripoli. Nous sommes entrés en contact avec lui sur Skype.

 

Quand la répression a commencé, j’ai essayé d’aller en Tunisie. Nous sommes partis mon père et moi avec un ami mais nous avons été arrêtés à la frontière. Les autorités nous ont confisqué nos passeports parce que mon père est un fonctionnaire haut placé du gouvernement - à la tête des affaires industrielles. En Libye, toute personne qui travaille au sein du gouvernement est fichée et n’a pas le droit de quitter le pays sans autorisation officielle.

 

"Nous avons utilisé des moyens informatiques pour détourner le filtrage des autorités"

 

J’ai donc suivi la répression depuis le début. Dans mon quartier, il n’y a pas eu énormément de manifestations parce que les gens n’étaient pas tous d’accord. Mais en même temps, nous étions nombreux à vouloir agir. Certains ont réussi à se rendre en Tunisie et se sont organisés depuis l’étranger pour soutenir les insurgés.

 

Quand Benghazi s’est soulevée, nous nous sommes regroupés avec d’autres activistes sur le terrain et nous avons commencé à utiliser Twitter et Facebook pour raconter ce qu’il se passait. Mais progressivement, les autorités ont commencé à surveiller les activités sur la Toile. Elles ont créé de faux comptes Facebook pour pirater les nôtres. Nous avons donc utilisé des moyens informatiques pour passer outre la censure, comme le proxy [un programme intermédiaire d’accès à un réseau qui permet de contourner les filtrages, NDLR]

 

 

Puis à la mi-mars, Internet a été coupé. Nous étions totalement coupés du monde et nous ne pouvions même pas le dire aux personnes qui nous appelaient de l’étranger car nous étions sur écoute téléphonique, ce qui bien souvent débouchait sur des arrestations. Moi-même, j’ai été mis sur écoute puis mon portable a été coupé. Il ne fonctionne toujours pas.

 

"Aujourd’hui, des jeunes s’assurent aux checkpoints de l’identité des habitants du quartier, et vérifient qui est combattant et qui est pro-Kadhafi"

 

Ces derniers jours, tous les gens sont dans la rue pour célébrer l’arrivée des combattants de la liberté. J’ai attendu ce moment historique toute ma vie, c’est vous dire si je détestais le système, Mouammar Kadhafi et ce qu’il a fait de ce pays. Quand je suis rentré en Libye après l’université, les gens disaient ‘la Libye est en train de s’ouvrir, la Libye est différente, le pays s’améliore…’ mais ce n’était pas vrai.

 

Un membre d'un comité de quartier coordonne la sécurité à un checkpoint. 

 

Depuis la libération de Tripoli, les comités de quartier continuent de sécuriser les rues [au cours des six derniers mois, des citoyens, souvent armés, se sont organisés en comité pour assurer la sécurité de leurs voisins, NDLR]. Il s’agit pour la plupart de jeunes, souvent accompagnés par un ou deux adultes, qui s’assurent aux checkpoints de l’identité des habitants du quartier, et vérifient qui est combattant et qui est pro-Kadhafi. Quand ils repèrent des suspects, ils dressent un drapeau rouge pour avertir d’un danger. Nous sommes très prudents parce que dans d’autres quartiers, des loyalistes ont réussi à entrer en peignant leurs voitures avec les couleurs et le logo de la rébellion. Passés le checkpoint, ils se sont mis à tirer sur des gens au hasard.

 

L'accueil des combattants anti-Kadhafi. 

 

"J’ai longtemps pensé à rejoindre la rébellion"

 

Au début j’ai pensé à rejoindre les rangs de la rébellion comme d’autres autour de moi que je voyais partir. Mais j’ai trois sœurs, dont une qui était enceinte, et ma mère. La vie devenait trop dangereuse pour elles et la situation dans les hôpitaux empirait de jour en jour et nous les avons envoyées à l’étranger. Mon père, lui, se retrouvait seul à Tripoli. Depuis quelque temps, il avait arrêté de cacher ses opinions à ses collègues donc j’avais peur qu’il lui arrive quelque chose. J’ai donc décidé de rester avec lui. Et puis, il y avait plus de volontaires pour se battre que de personnes pour raconter ce qu’il se passait alors que les événements ici méritaient vraiment d’être racontés. Mon souci premier a donc été de préserver ma caméra, d’être présent sur le terrain et de filmer le plus d’histoires possible pour ensuite les raconter au monde.

 

"Devant ma caméra, les gens me livrent leurs premières pensées de l’après-Kadhafi"

 

Depuis dimanche, je ne sors pas sans ma caméra. J’ai filmé tous ces gens dans le quartier d’Al-Andalous. En fait, je cherche à recueillir les premières émotions.

 

Des klaxons de joie dans la rue. 

 

Devant l’objectif, ils expriment leurs toutes premières pensées. Et ils racontent toujours une histoire que l’on n’aurait jamais imaginée ! Les gens pleurent, rient et sautent. Quand je rentre chez moi et que je regarde les vidéos, je suis très ému de voir mes compatriotes s’exprimer ainsi sans peur. Avant, personne ne pouvait dire en public qu’il n’aimait pas Kadhafi. On n’avait pas vu une telle joie et une telle liberté d’expression en Libye – surtout à Tripoli - depuis longtemps.

 

Un artiste de la place Verte explique son émotion et célèbre le peuple libyen. Toutes ces vidéos ont été tournées par Tariq Elmeri dans le quartier de Al-Andalous à Tripoli. Voir le reste de ses images sur son compte Vimeo

 

Lundi, les gens avaient encore peur et beaucoup d’entre eux restaient chez eux, la lumière éteinte. Mais maintenant, les gens ne craignent plus Kadhafi. C’est comme si c’était le peuple qui décidait dorénavant. Je n’avais jamais vu la place des Martyrs [nouveau surnom pour la place Verte, NDLR] avec autant de monde qu’hier. Et sans un seul loyaliste. Mardi, je me suis rendu là où tous les journalistes étaient, devant Bab al-Aziziya. Tout le monde acclamait les insurgés, c’était vraiment émouvant de voir tous leurs pick-up aller et venir à l’intérieur du complexe. C’est sûr, il y a beaucoup d’armes en circulation mais nous ne sommes pas inquiets. Quand ils auront terminé leur travail, tous ces gars [les combattants anti-Kadhafi] voudront rentrer chez eux et se reposer avec leurs familles."