Notre Observateur, un éducateur qui travaille dans les quartiers défavorisés de Londres, répond au Premier ministre britannique David Cameron qui vient de déclarer que les émeutiers ne sont que des jeunes "qui ne savent pas faire la différence entre le bien et le mal".
 
Alors que les commentateurs britanniques et d’Outre-Manche pointent du doigt les inégalités sociales et les restrictions budgétaires décidées à l’automne dernier, d’autres accusent les émeutiers d’être de simples opportunistes qui profitent du chaos pour piller. Cette dernière version semble largement partagée par les Britanniques, qui seraient plus de 30%, selon un sondage YouGov, à penser que la police devrait être autorisée à utiliser des armes à feu contre les émeutiers.
 
Le gouvernement semble également peu enclin à trouver des justifications aux semeurs de trouble : "Il n’y a pas d’excuses pour la violence. Il n’y a pas d’excuses pour les pilleurs. Il n’y a pas d’excuses pour la délinquance dans nos rues", avait déclaré hier la ministre de l’Intérieur, Theresa May. Aujourd’hui, le Premier ministre David Cameron vient encore d’enfoncer le clou lors d’un discours devant le Parlement : "Ce n’est pas une question de politique, mais de vol."
 
Pour ceux qui travaillent avec la jeunesse des quartiers pauvres du pays, il existe des raisons profondes à cet embrasement.
 
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Jay Kast écoute une musique composée par un des jeunes avec lequel il travaille. @Jay Kast.

“Il y a quelques années, j’aurais participé à ces émeutes. Elles sont l’expression de leur souffrance”

Jay Kast est artiste et travailleur social. Il habite à Newham, dans l’Est de Londres. Il est sorti dans la rue au plus fort des émeutes de Londres et a discuté avec plusieurs jeunes.
 
J’ai grandi dans les rues de l’est de Londres. Je connais cette culture parce que j’en viens. Je ressens la même colère que ces émeutiers. Il y a quelques années, j’aurais participé à ces émeutes. C’est l’expression de leur souffrance.
 
La mort de Mark Duggan a choqué tout le monde. Les gens qui ont participé aux émeutes ont été nombreux à me dire : ‘J’ai vu le visage de ce gars à la télé et je me suis identifié à lui. Ca aurait pu être moi. Comme rien ne va dans ma vie de toute façon, je n’ai rien à perdre à sortir dans la rue’.
 
La famille de Mark Duggan a dit qu’il était revenu dans le droit chemin. Les gens dans la communauté ont donc pensé : ‘Même si nous essayons de mieux nous comporter, la police peut quand même nous arrêter’. Et je crois qu’ils ont raison.
 
Jusqu’à récemment, je travaillais à plein temps en tant qu’éducateur pour les jeunes, grâce aux aides publiques du gouvernement. Nous avions des programmes pour les aider à écrire, à composer leur propre musique et à organiser des événements musicaux. Mais cette année, tous les programmes ont été supprimés parce qu’il n’y avait plus d’argent dans les caisses de l’Etat. Le secteur de la jeunesse n’est plus une priorité depuis la politique de restriction budgétaire. Et cela a fait l’effet d’une claque dans la figure de ces jeunes. Ils sont retournés dans les rues parce qu’ils avaient perdu espoir.
 
“Ces révoltes sont la conséquence d’années de tension et la mort de Duggan est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase”
 
Je crois que 50% des jeunes sont concentrés sur leur avenir et sur la recherche d’un emploi. Pour l’autre moitié, ce n’est pas qu’ils ne veulent pas avancer, c’est qu’ils ne savent pas comment le faire. Ils se sentent déconnectés de leur communauté et trouver un travail au sein de leur environnement habituel est bien la dernière chose qu’ils veulent.
 
C’est vrai qu’ils font souffrir leur propre communauté en provoquant ces émeutes, mais à leurs yeux, elle n’a rien fait pour eux. La mort de Dunggan est la goutte qui a fait déborder le vase, car ces révoltes sont la conséquence d’années de tension, cela remonte aux émeutes de Brixton en 1985. C’est la frustration de ne pas être devenu ce qu’ils voulaient, la frustration de voir les membres de leur famille aller en prison, la haine de la police.
 
Les gangs des différents coins de Londres, qui en temps normal se bagarrent entre eux, se sont tous rangés du même côté et ont rassemblé leur force lors de ces émeutes. Leurs ennemis ne sont pas les propriétaires de restaurants ou les responsables de magasins, mais ils ont choisi ces cibles pour provoquer les autorités. 
 
“Le gouvernement a trop attendu avant de réagir et a laissé la situation s’envenimer”
 
Quand je vois des équipes de télévision venir dans le quartier, les émeutiers leur hurlent dessus. Ils ne savent pas comment expliquer ce qu’ils font. C’est pour cela qu’ils s’adonnent à la violence. Je sais ce qu’ils veulent dire, mais eux l’expriment de la mauvaise manière. 
 
La colère est toujours là. Et elle ne va pas disparaître d’un coup. Je ne sais pas trop ce que le gouvernement peut faire aujourd’hui. Il a trop attendu et a laissé la situation s’envenimer. C’est comme la faim : quand tu restes sans manger trop longtemps, tu finis par ne plus rien arriver à avaler."
 
Ce billet a été rédigé avec Gaelle Faure, journaliste à FRANCE 24.