Voir un groupe de "heavy metal" et une danseuse du ventre sur une même scène de concert est plutôt surprenant. Si le groupe vient d’Israël et la danseuse du Liban, le spectacle est encore plus sulfureux. Alors quand les artistes brandissent côte à côte les drapeaux de leur pays respectif, tous les ingrédients sont réunis pour créer la controverse.
 
Le 19 juin dernier, à l’occasion du festival de métal Hellfest organisé à Clisson, dans l’Ouest de la France, le groupe Orphaned Land a chanté aux côtés de la danseuse Johanna Fakhry. Connu pour ses messages de paix à l’adresse d’Israël et des pays arabes, le groupe travaille avec des danseuses du ventre depuis longtemps. Mais c’est la première fois qu’ils se produisent en concert avec une artiste libanaise.
 
Cette initiative est évidemment provocatrice car le Liban et Israël sont toujours, officiellement, en guerre, puisqu'aucun traité de paix n'a été signé. Tel-Aviv est considéré par Beyrouth comme un ennemi, et entretenir des rapports avec les Israéliens est illégal du point de vue du droit libanais. Kobi Fahri, le chanteur d’Orphaned Land, a expliqué au site Ynetnews que c’est la chanteuse qui avait insisté pour brandir les drapeaux sur la scène. Il l’avait pourtant mise en garde contre les critiques auxquelles elle s’exposait dans son pays.
 
Les vidéos du concert publiées sur Internet ont suscité, sans surprise, de nombreux commentaires, admiratifs ou accusateurs.
 
Video publliée sur YouTube par Churchillson.
 
Actualisation - 28/07 : La danseuse Johanna Fakry affirme avoir reçu des menaces de la part du mouvement chiite libanais Hezbollah. Elle a donc demandé que soit publié ce message expliquant son geste :
 
"Suite aux réactions négatives de certaines personnes par rapport à la symbolique du rapprochement des drapeaux libanais et israélien sur une scène musicale, je tiens à affirmer qu'il n'a jamais été dans mon objectif de choquer qui que ce soit. En tant que libanaise et fière de l'être, je souhaite porter haut les valeurs de mon pays: en apportant ma pierre à l'édifice. A travers mes prestations scéniques et en tant qu'artiste je prône la non violence et l'amitié entre les peuples épris de paix. Je regrette sincèrement que cela ait été mal interprété et que certaines personnes se soient senties offensées. Aussi, à l'avenir je m'en abstiendrai, mais avancerai toujours vers une démarche de paix, car le future entre les hommes ne pourra être assuré que par la solidarité entre les hommes, à savoir que nous sommes tous des êtres humains et que si tu me blesses, tout comme toi, je saigne..."

"Johanna Fakhry et Orphaned Land ont fait preuve d’un bel exemple de courage moral"

Roi Ben-Yehuda est un auteur et blogueur israélien qui habite New York. Il a publié sur son blog la réponse que Johanna Fakhry a tenu à adresser à ses détracteurs.
 
Selon moi, les personnes remontées contre cette initiative peuvent être classés dans deux catégories. La première rassemble ceux qui rejettent toute action positive associée à un pays considéré comme ennemi. Pour ces Israéliens ou ces Libanais, l’Autre est le diable incarné. Or, on ne danse pas et on ne joue pas avec le diable. Dans la seconde catégorie, on trouve ceux qui rejettent toute activité qui irait dans le sens d’une "normalisation" libano-israélienne. Pour eux, aussi longtemps qu’Israël sera une puissance occupante, il ne faut pas avoir de contact avec ce pays.
 
Je ne suis pas d’accord avec ces deux avis. Je pense que Johanna Fakhry et Orphaned Land ont fait preuve d’un bel exemple de courage moral. Ils devraient d’ailleurs être applaudis pour ça. Et puis, selon moi – qui ai étudié la résolution des conflits – pour changer les relations entre Israël et ses pays voisins, il faut commencer par faire évoluer les mentalités. Cela ne pourra pas se faire si on reste séparés. Enfin, travailler ensemble, comme ces artistes l’ont fait, montre au public qu’il existe d’autres manières de répondre à la violence.
 
Ceci étant dit, un drapeau a une portée symbolique. En le brandissant ainsi, Fakhry et Orphaned Land se sont exprimés au nom de leurs peuples. Et naturellement, ceux qui ne sont pas d’accord avec eux leur en veulent d’avoir fait ça.
 
Selon moi, l’art peut influencer la politique en bien, même si pour l’instant, cela n’a pas donné de résultat concluant. Les artistes comme ceux d’Orphaned Land tentent de contourner les discours en faveur du conflit. A la fin, si les gens fredonnent un air de rock, ce sera le même air à Tel-Aviv, à Beyrouth ou à Ankara." 
 
Vidéo publiée sur YouTube par ed3nrock.

"Je ne vois pas ce qu’il y a de positif dans cette initiative"

Ziad Feghali est Libanais et travaille dans les jeux vidéo. Il vit à Jounieh, au nord de Beyrouth.
 
Je trouve ce genre d’initiative complètement absurde. La danseuse n’a clairement aucune idée de ce que ça veut dire de vivre au Liban [Johanna Fakhry habite à Paris]. Nous, tous les jours, on entend les sirènes de la guerre en provenance d’Israël. Cela ne sert à rien d’afficher nos drapeaux côte à côte, si ce n’est jeter encore un peu d’huile sur le feu.
 
Selon la loi libanaise, un citoyen libanais n’a pas le droit d’avoir de rapports avec les Israéliens, parce que nous sommes en guerre. Si Fakhry était plus célèbre ou si elle vivait au Liban, elle aurait probablement eu des problèmes avec les autorités. Et elle aurait sans doute aussi rencontré des difficultés avec les Libanais qui, pour la plupart, condamnent ce genre d’attitude.
 
Je ne vois pas ce qu’il y a de positif dans cette initiative. Il y a des étapes à franchir pour faire la paix, mais ce concernt ne va pas dans la bonne direction. Ce qui serait vraiment utile, ce serait que les leaders israéliens reconnaissent - et indemnisent - toutes les vies perdues, les souffrances et les dommages causés par ce conflit." 
 
Vidé publiée sur YouTube par nico711980.
Ce billet a été rédigé avec Lorena Galliot, journaliste à FRANCE 24.