Mardi soir, une femme qui se présentait comme l’ambassadrice de Syrie en France, Lamia Chakkour, a annoncé sur FRANCE 24 qu’elle démissionnait de son poste car elle condamnait "le cycle de violence" dans lequel s’enfonce le pays. Peu après, une femme se présentant, elle aussi, comme l’ambassadrice de Syrie à Paris niait avoir quitté son poste sur plusieurs chaînes internationales ainsi que sur la télévision d’État syrienne. Nos Observateurs syriens réagissent à cette controverse.
 
L’annonce de la démission, qui avait été confirmée à l’agence Reuters par l’ambassade de Syrie à Paris dans une déclaration écrite envoyée par e-mail, a été démentie par Lamia Chakkour elle-même sur les chaînes Al-Arabiya et Al-Jazeera, ainsi que sur la télévision d’Etat syrienne, quelques instant après.
 
Ce mercredi, la direction de FRANCE 24 s’est exprimée sur les antennes française, anglaise et arabe de la chaîne, ainsi que sur CNN. Celle-ci n’exclut "ni une manipulation, ni une provocation" et entend "poursuivre en justice toutes les personnes, officines, ou services officiels qui en seraient à l’origine".
 
Nous avons contacté nos Observateurs syriens, en Syrie et à l’étranger, qui ont tous suivi de très près cette controverse. Toutes les personnes que nous avons jointes ont évoqué la possibilité d’une manipulation orchestrée par le pouvoir en place à Damas. Si vous souhaitez exprimer votre opinion sur le sujet, laissez un commentaire dans le fil de discussion sous l’article.
 

"Cela s’inscrit dans le sillage d’une campagne que livre les médias d’État syriens contre les chaînes internationales pour les discréditer"

Abdullah Abazid (pseudonyme) habite à Deraa.
 
Nous avons suivi cette affaire avec beaucoup d’intérêt. La plupart des habitants, ici, ont émis des doutes quant à l’authenticité de cette déclaration avant même que l’ambassadrice ne démente la nouvelle sur la chaîne d’État syrienne.
 
Je trouve la réaction de l’ambassadrice suspecte. Elle n’a, en effet, pas accordé le bénéfice du doute à la chaîne et n’a pas émis la possibilité que les journalistes n’aient pas eu la bonne interlocutrice. Elle n’explique pas non plus l’échange de mails qui implique également l’agence Reuters et n’accuse pas d’éventuels hackers [alors que le site de l’ambassade a été piraté la semaine dernière].
 
Je pense - et je ne suis pas le seul - qu’il s’agit d’un coup monté par les services de sécurité syriens. Cela s’inscrit dans le sillage d’une campagne que livre les médias d’État syriens contre les chaînes internationales pour les discréditer, et ce depuis le début de la contestation. FRANCE 24 émettant en arabe, elle représente un danger car les Syriens peuvent la suivre.
 
Certains émettent l’hypothèse que cette démission a réellement eu lieu mais que l’ambassadrice s'est ensuite rétractée sous la pression du régime. Cela est peu probable à mon avis. Lamia Chakkour est issue d’une famille qui a toujours soutenu le régime Assad. Son père était un important officier de l’armée syrienne et le régime ne place pas n’importe qui à la tête des ambassades. Non, vraiment, il ne peut s’agir que d’un piège."

"Il peut s’agir d’une vengeance consécutive aux déclarations du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé"

Revolt Forurlife (pseudonyme) est un militant syrien exilé au Canada.
 
Je ne vous cache pas que l’on a été heureux d’apprendre la nouvelle de la démission de l’ambassadrice Lamia Chakkour. On imaginait déjà un scénario à la libyenne où, après une première défection, les démissions des responsables syriens s’enchaîneraient. Mais notre joie a malheureusement été de très courte durée.
 
Peut-il s’agir d’opposants à l’intérieur même de l’ambassade ? Je ne le pense pas. En effet, quel intérêt auraient-ils à mettre la chaîne sur le banc des accusés en mettant en doute la véracité des informations qu’elle diffuse ? De plus, cela ne ferait que discréditer l’opposition en faisant passer les militants pour des menteurs et des manipulateurs.
 
Le piège qui a été tendu à FRANCE 24 aurait pu toucher n’importe quelle autre chaîne d’informations. Mais FRANCE 24 était une cible privilégiée car elle a suivi les évènements en Syrie dès le début de la contestation. De plus, elle représente, pour le régime syrien, la voix de la France. Il peut donc à mon avis s’agir d’une vengeance consécutive aux déclarations du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé qui a été assez ferme à l’encontre de la Syrie. Il ne faut pas non plus oublier que la France est également l’une des anciennes puissances coloniales de la Syrie. Le régime joue aussi cette carte pour manipuler les sentiments des Syriens en faisant remonter les vieilles rancunes.
 
L’État syrien ne se soucie plus de l’image que l’on se fait de lui à l’extérieur du pays mais tient à continuer à manipuler l’opinion publique à l’intérieur. Pour cela, tous les moyens sont bons."
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à FRANCE 24.