YÉMEN

Le Yémen fête prudemment le "départ" du président Saleh

Après l’annonce du départ du président Ali Abdallah Saleh, hospitalisé en Arabie saoudite, les scènes de liesse se sont multipliées, dimanche 5 juin, au Yémen. Mais entre les violences qui continuent à tirailler le pays et le flou qui entoure la situation politique, les opposants ont la victoire modeste.

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Dans les rues de Taez le 5 mai. Photo publiée sur Facebook.

 

Après l’annonce du départ du président Ali Abdallah Saleh, hospitalisé en Arabie saoudite, les scènes de liesse se sont multipliées, dimanche 5 juin, au Yémen. Mais entre les violences qui continuent à tirailler le pays et le flou qui entoure la situation politique, les opposants ont la victoire modeste.

 

La mosquée du palais présidentiel de Sanaa a été bombardée vendredi dernier. L’attaque, non revendiquée, a fait quatre morts et plusieurs blessés parmi les hauts fonctionnaires de l’État, dont le président Saleh.

 

Alors qu’on le disait légèrement blessé vendredi, ce dernier a été transporté en urgence à Riyad, la capitale de l’Arabie saoudite. Brûlé au deuxième degré au thorax et au visage, il aurait également reçu un éclat d’obus sous la région du cœur.

 

Ce départ précipité a provoqué une explosion de joie au Yémen, où les habitants ont investi les rues pour célébrer la nouvelle. Cependant, les autorités yéménites insistent sur le retour au pays du président Saleh, annoncé pour les "prochains jours".

 

Entre-temps, les violences se poursuivent à Zanjibar, dans le sud du Yémen, entre l'armée et des combattants présumés d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa),  faisant craindre à la population l’éclatement d’une guerre civile dans ce pays où l’on compte 56 armes pour 100 habitants.

" Des chars conduits par les partisans du président Saleh sont arrivés sur la place de la liberté"

Ahmed Abbas Bacha est militant à Taëz. Il fait partie du comité de communication qui filme et diffuse les vidéos amateur de la contestation.

 

Comme dans les autres villes du Yémen, c’est dimanche matin que les habitants de Taëz sont sortis fêter le départ d’Ali Abdallah Saleh. Dès 7 heures, la foule a réinvesti la place de la Liberté, d'où les manifestants ont été violemment délogés par les forces de sécurité il y a une semaine.  Les scènes de liesse se sont multipliées. Les "officiers libres" [un groupe de soldats qui a fait défection et qui se fait appeler ainsi] étaient également présents et se sont joints à nous.

 

Cependant, nous avons vite été rattrapés par la réalité. Des individus armés ont fait leur apparition dans la rue en fin de matinée et se sont attaqués à des institutions qu’ils ont pillées. Certains disent qu’il s’agissait des hommes de Moutaher Al-Mekhlafi, l'un des hommes forts du parti au pouvoir, mais rien ne le prouve.

 

Plus tard, la situation est devenue encore plus critique. Des chars conduits par les partisans du président Saleh sont arrivés sur la place de la Liberté. Ils ont tiré sur les bâtiments de la place et ont même atteint les quartiers alentour. Nous nous sommes réfugiés dans les rues voisines pendant que des accrochages éclataient entre partisans de Saleh et les "officiers libres". J’ai parlé à l’un d'eux : il m’a dit que la manière avec laquelle les pro-Saleh tirent sans cible précise laisse penser qu’ils agissent de leur propre chef et qu’ils n’ont reçu aucun ordre.

 

Manifestation à Taez, dimanche 5 juin. Vidéo publiée sur le profil YouTube de Wagdishabani.

 

Ces affrontements ont continué jusqu’au retrait des partisans de Saleh, vers 17 heures. C’est alors que les festivités ont repris, mais du côté de la place de la Victoire [deuxième place choisie comme lieu de rassemblement de la contestation vendredi dernier]. Certains ont même tiré quelques feux d’artifice. Il est vrai que l’entourage de Saleh a certifié qu’il sera de retour dans 15 jours mais la plupart, ici, sont convaincus - ou font tout pour s'en convaincre - qu’il ne reviendra pas. Les habitants sont pour l’instant trop heureux de l’annonce de son départ pour se préoccuper de la suite. Pour ma part, je pense que le plus urgent est que la population se réunisse autour d’une figure qui fera consensus le temps d’assurer la transition et que de nouvelles élections soient organisées dans les 60 jours, comme le stipule la Constitution. Une figure de "la Rencontre collective" [union des partis politiques d’opposition] pourrait remplir ces critères. Il est indispensable de stabiliser la situation pour s’assurer que Saleh ne puisse pas revenir."

"Le retour de Saleh n’est pas totalement exclu"

Rafat al-Akhali est un homme d’affaires de 22 ans. Il est le fondateur de la Coalition civique pour la jeunesse révolutionnaire (CCRY), un groupe qui coordonne les manifestations et relaie, via Twitter et/ou Facebook, les principales informations sur la contestation.

 

À Sanaa aussi, les habitants ont fêté le départ de Saleh, même s’il demeure président en exercice. Cela marque pour nous la réalisation de notre première revendication. Nous exigeons donc l’aboutissement de nos autres demandes : la constitution d’une assemblée pour assurer la transition et une réforme de la Constitution. Cette assemblée doit être constituée de technocrates et non de politiciens, car ces derniers étaient prêts à signer un accord avec Saleh. Elle ne doit pas non plus rester en place plus d’un an. Ses membres doivent aussi s’engager à ne pas se présenter aux prochaines élections afin de garantir son impartialité.

 

Les jeunes manifestants qui étaient là depuis le mois de mars sont déterminés à ne pas lâcher prise. Nous continuerons les sit-in jusqu’à ce que la révolution aboutisse au changement que nous désirons. C’est cette mobilisation là qui traduit réellement les aspirations du peuple, loin des calculs politiciens des partis et des chefs de tribus. Nous ne devons pas faire de concessions car le retour de Saleh n’est pas totalement exclu à mes yeux. Ses fils et ses neveux se trouvent encore dans le palais présidentiel et à la tête de l’armée, malgré les défections. Il a également des partisans parmi les chefs de tribus. Il faut donc faire en sorte d’affaiblir le système en place afin que son pouvoir soit beaucoup plus limité si jamais il revient."

 

Manifestation à Sanaa, dimanche 5 juin. Vidéo publiée sur le profil YouTube de La7JPress.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.