"Après une longue journée de boulot" ©Amanullah Mojadidi
 
Le temps d’une série de photos, Amanullah Mojadidi, un artiste afghan né aux États-Unis, a fait se rencontrer djihadisme et style bling-bling du gangsta rap américain. Un travail qui n’a pas beaucoup plu aux autorités.
 
Amanullah Mojadidi est né en Floride de deux parents afghans. En 2003, il décide de s’installer à Kaboul, où il développe son activité artistique. Au travers de ses œuvres, il s’emploie à dénoncer les excès du gouvernement afghan, considéré comme l’un des plus corrompus au monde et ce, avec une certaine dose de provocation.

"Je veux dénoncer l’attitude hypocrite de certains anciens djihadistes devenus des figures corrompues de la vie politique afghane"

 
Amanullah Mojadidi est artiste. Il vit à Kaboul.
 
Je suis né aux États-Unis mais mes deux parents sont afghans. J’ai été très imprégné par la culture afghane. Mes parents faisaient régulièrement des allers-retours là-bas. On a suivi de très près la guerre. Puis j’ai eu envie d’en savoir plus sur mon pays, mais aussi de voir si je pouvais faire quelque chose pour aider donc je me suis installé à Kaboul.
 
J’ai commencé par m’investir dans des programmes éducatifs pour les enfants. Puis j’ai peu à peu été découragé, j’avais l’impression que les choses bougeaient trop lentement. J’ai choisi de me rediriger vers un travail plus artistique. Aujourd’hui, je produis mes œuvres et j’organise des ateliers et des événements culturels à Kaboul. C’est très compliqué car les Afghans sont habitués à vivre au jour le jour. Ils ne réfléchissent pas à long terme donc les projets ont du mal à prendre forme.
 
Mon travail a toujours été très influencé par mon environnement. À Kaboul, je m’inspire surtout de la vie quotidienne des gens, je parle aux chauffeurs de taxi par exemple. Et, évidemment, les thèmes tels que la corruption, les attentats-suicides ou le djihad ont envahi mes œuvres.
Habillé d’un uniforme militaire Amanullah Mojadidi avait installé en 2010 un panneau indiquant un poste de contrôle sur une route de Kaboul et s’était mis à donner de l’argent aux automobilistes afghans. Une façon de dénoncer les pots-de-vin que réclament régulièrement les officiers. ©Amanullah Mojadidi.
 
"Ils 'portent' le djihad comme un gangster porterait un accessoire tape-à-l’œil"
 
Les photos du gangster djihadiste sont une façon de dénoncer l’attitude de certaines grandes figures nationales qui affirment fièrement avoir fait le djihad contre l’invasion russe [de1979 à 1989, l'armée soviétique s’est opposée aux moudjahidines ('guerriers saints') afghans]. Aujourd’hui, ces personnages occupent des postes importants, notamment politique. Je pense, par exemple, à l’ancien président Burhanuddin Rabbani ou à Abdul Rashid Dostum [un chef de guerre qui a combattu contre, puis aux cotés des moudjahidines. Il est aujourd’hui membre de la plus importante coalition politique afghane, le Front national uni]. Ces personnes sont extrêmement riches, corrompues et, bien souvent, font des affaires illégales [en 2010, Transparency International classait l’Afghanistan au 176e rang, sur 178, des pays les plus corrompus]. Cette attitude est, pour moi, très hypocrite. Depuis que je suis arrivé en Afghanistan, je les vois comme l’équivalent des gangsters bling-bling qu’on peut trouver aux États-Unis. Ils 'portent' le djihad comme un gangster porterait un accessoire tape-à-l’oeil.
 
"Négociations téléphoniques" ©Amanullah Mojadidi
 
"Après une longue journée de boulot" ©Amanullah Mojadidi
 
Je fais la différence entre les travaux destinés au public étranger et les travaux destinés aux Afghans. Certains Afghans peuvent apprécier mon travail sur le gangster djihadiste, mais, globalement, les gens le perçoivent comme 'tahin', c'est-à-dire comme une insulte envers des personnes considérées comme de grands hommes.
 
Les affiches de campagne du gangster djihadiste. ©Amanullah Mojadidi.
 
"À Kaboul, personne ne voulait imprimer mes fausses affiches de campagne jugées blasphématoires"
 
Le personnage que j’ai créé s’adressait plus à un public étranger. Mais j’ai voulu le présenter aux Afghans. C’est pour ça que j’en ai fait un candidat aux dernières élections [élections législatives de septembre 2010]. J’ai donc décidé d’imprimer des affiches de campagne. Tous les imprimeurs que je connaissais ont refusé car ils considéraient que mes affiches étaient blasphématoires. J’ai donc dû faire appel à un ami qui avait une vieille imprimante à injection d’encre. Il nous a fallu 13 heures pour imprimer 33 affiches. Comme je n’en avais pas beaucoup, je les ai placées dans des endroits stratégiques comme près du Parlement. Elles ont très vite été retirées.
 
Deux pages de l'article de "Afghan Scene" sur Amanullah Mojadidi.
 
Mon personnage a été censuré en Afghanistan. Un article sur mon travail est paru dans 'Afghan Scene', un magazine qui s’adresse essentiellement aux expatriés mais qui intéresse de plus en plus les jeunes de Kaboul. Les autorités n’ont pas apprécié et ont fait découper dans chaque magazine les quelques pages où il y avait mes photos. J’en ai même gardé un exemplaire."
 
 

Campagne électorale subversive dans les rues de Kaboul

En septembre 2010, dans les rues de Kaboul, Amanullah Mojadidi placarde ses fausses affiches de campagne. Sur les affiches, il est écrit "votez pour moi, je suis riche et j'ai fait le djihad".

Le siège Kandahar

"Le fauteuil Kandahar", une autre oeuvre d'Amanullah Mojadidi.
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.