YÉMEN

Les manifestants yéménites ont la fibre artistique

Installés depuis le début du mouvement de contestation sur la place de l’Université de Sanaa, rebaptisée "place du Changement", les manifestants yéménites se sont créé une véritable oasis de liberté d’expression et d’innovation artistique. Une révolution en soi dans un pays traditionnel et conservateur.

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Des passants s'arrêtent devant des dessins anti-Saleh, sur la "place du Changement". Photo postée sur Flickr par Sallam.

 

Installés depuis le début du mouvement de contestation sur la place de l’Université de Sanaa, rebaptisée "place du Changement", les manifestants yéménites se sont créé une véritable oasis de liberté d’expression et d’innovation artistique. Une révolution en soi dans un pays traditionnel et conservateur.

À l’instar des manifestants égyptiens qui avaient fait de la place Tahrir ("Libération") l’épicentre de leur combat, les étudiants yéménites ont installé leurs premières tentes sur la "place du Changement" le 20 février. Très vite, les étudiants ont été rejoints par des habitants d’horizons très divers mais avec un objectif commun : le départ du président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 33 ans, et un changement de régime. Véritable base arrière des manifestations, la place est devenue une ville dans la ville où l’on trouve presque tout, des médicaments, de la nourriture, mais aussi des pièces de théâtre ou des peintures révolutionnaires.

 

Tente de la "place du Changement" sur laquelle est inscrit : "Bienvenue à tous". Photo par Atiaf Alwazir, postée sur la page Flickr Womenofyemen.

Sur le terrain, la contestation yéménite, rejoint en mars par l’opposition parlementaire, ainsi que par d’importants chefs de tribu, doit faire face à une répression violente. Le 14 mai, 15 personnes ont été blessées après que des partisans du président ont tiré sur des manifestants à Taez, au sud de la capitale. La répression a fait au moins 179 morts depuis la fin de janvier.

D’un point de vue politique, la médiation, assurée par le Conseil de coopération du Golfe, est actuellement dans l’impasse. Le président Saleh a récemment refusé un plan de sortie de crise qui lui assurait l’immunité en échange de son départ.

 

"Tout ce qui se passe ici pourrait nous coûter la vie en dehors du campement"

 

Khaled al-Anesi est un militant des droits de l’Homme. Il vit actuellement sur la "place du Changement".

La vie est très dure là où nous sommes. Des milliers de personnes vivent dans ce campement qui fait près de 4 km2. Nous manquons de nourriture et le réseau électrique qu’on a installé fonctionne par intermittence.

Nous savons que nous sommes tous en danger si nous mettons un pied en dehors du camp. Et les activités artistiques nous aident à tenir le coup, à oublier, pendant un temps, la douleur d’avoir perdu des proches.

"Des femmes montent sur scène pour chanter, certaines sont habillées à l’occidentale"

Le campement est devenu un espace de liberté et de dialogue à tous les niveaux. C’est la vie moderne ici ! Des expositions de photos, des concerts, des pièces de théâtre, des ateliers ont été improvisés. Nous avons installé plusieurs estrades où les manifestants viennent faire des discours. Des femmes montent sur scène pour chanter, certaines habillées à l’occidentale. Même la poésie, qui fait partie de notre culture depuis des millénaires, est maintenant emprunte de références révolutionnaires. Tout ceci était inimaginable avant le début de la révolution car nous vivions dans un pays où tout ce qui est nouveau était considéré comme une atteinte à la tradition. Cependant, nous avons conscience que nous vivons sur un îlot de liberté. Tout ce qui se passe ici pourrait nous coûter la vie en dehors du campement.   

 

Poésie declamée par Ahmed al-Mani’isur la "place du Changement". Vidéo postée par ALHOPAISHEE

L’art, sous ses différentes formes, permet de faire circuler nos idées. Il faut voir les gens qui viennent assister aux pièces de théâtre jouées sur le campement. Ils rient, ils applaudissent et comprennent très bien notre message. Toute cette effervescence a un objectif, construire les bases de la société de demain qui sont l’égalité, la liberté, la démocratie, c'est-à-dire le contraire de la violence, de l’extrémisme et de la corruption. "

Un manifestant a créé une tente en bouteilles d’eau

Un manifestant a érigé sa tente à partir de bouteilles en plastique sur la "place du Changement" de Sanaa. Postée sur YouTube.

"Le chanteur de la révolution"

Ahmed Asery, chanteur yéménite, écrit des textes révolutionnaires. Il a donné un concert sur la "place du Changement" au mois de mars et est surnommé "l’artiste de la révolution". Vidéo postée ici.

 

Des caricatures politiques sont affichées partout sur la "place du Changement"

Un groupe s’arrête pour lire des caricatures anti-gouvernementales pendant que, par les hauts-parleurs, on entend le discours d’une manifestante. Postée sur YouTube.

Pièce de théâtre à Aden

Depuis le début de la mobilisation des campements ont été installés dans plusieurs grandes villes du pays. Ici, à Aden, des jeunes ont monté une pièce de théâtre. Postée sur YouTube.

Chants et oud à Taez

À Taez, avant la répression de samedi 14 mai, les manifestants chantaient l’hymne national avec les gardes républicains ralliés à leur cause. L’un d’entre eux chante en jouant du oud. Postée sur YouTube.

 

 

Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France 24.