À 27 ans, Aboudia est artiste peintre à Abidjan. À l’inverse de certains qui ont choisi de quitter le pays pour fuir les violences de la guerre civile, lui est resté pour la peindre.

Aboudia - de son vrai nom Abdoulaye Diarrassouba - s’est lancé dans l’art contemporain en 2004. Aujourd’hui, il vit dans un atelier avec plusieurs autres artistes dans le quartier de la Riviera, à Abidjan. Il a déjà exposé ses œuvres en Guinée, en Hollande et en Suède.
 

Nouvelle série sur les enfants d'Abobo Gare

Remerciements à Stéphane Meisel, manager d’Aboudia, pour ces photos. D'autres photos de cette série ont été postées sur la page Facebook d'Aboudia.

La guerre civile en peinture

Une grande partie des œuvres d'Aboudia ont été postées sur la page Flickr Abobo Gare.Remerciements à Stéphane Meisel, manager d’Aboudia, pour ces photos.

"Pendant les tirs, je restais au sous-sol et je remontais dès que ça se calmait pour peindre les images que j'avais dans la tête"

Je ne suis pas un peintre de la guerre. Si j’ai décidé de faire ces tableaux, c’est parce que j’en ai ressenti le besoin. Ma démarche est la même que celle d'un journaliste qui écrirait un article. Je voulais inscrire l’histoire de mon pays quelque part. Si cela permet aux gens de s’en souvenir, tant mieux, mais j’ai d’abord fait cela pour moi.

Mon vrai thème de prédilection, ce sont les enfants des rues. Je me sens proche d’eux car, quand j’ai décidé de me lancer dans la peinture, ma famille n’était pas d’accord, si bien que j’ai dû quitter la maison et vivre seul. La gare d’Abobo m’a toujours beaucoup inspiré car c’est un endroit vivant et populaire. Beaucoup d’enfants marginalisés s’y retrouvent. Comme j’avais remarqué que ces enfants faisaient des dessins sur les murs du quartier pour exprimer ce qu’ils avaient au plus profond d’eux, j’ai eu l’idée - parce que j’étais moi aussi passé par là - d’essayer de retransmettre le message de leurs dessins par des toiles.
.
 

J’ai suivi une formation à l’Ecole des arts appliqués de Bingerville, en Côte d’Ivoire. Petit à petit, à force de chercher, j’ai commencé à trouver mon style. J’aime peindre avec le pinceau, mais aussi à mains nues ou avec le manche du pinceau. Ce qui me plaît, c’est de travailler avec différents éléments. J’utilise la peinture, mais aussi du sable, des photos de journaux et des objets de recup’.

"Je suis apolitique"

Alors que certains artistes fuyaient la guerre, j’ai fait le choix de rester pour continuer à travailler malgré les risques. Mais le négatif s’est transformé en positif. Je travaillais dans un atelier d’artistes à deux pas de l’Hôtel du Golfe [où Alassane Ouattara avait installé son QG pendant la crise, NDLR], donc j’ai entendu les balles siffler. Pendant les tirs, je restais au sous-sol, j’imaginais tout ce qui se passait, et dès que ça se calmait, je remontais vite pour peindre ce que j’avais dans la tête. Je me suis aussi inspiré des images que je voyais dans les médias et sur Internet. Comme tous les magasins étaient fermés, je manquais souvent de peinture, alors j’essayais de recréer celles qui me manquaient par des mélanges, ou j’allais chercher des matières dehors pour compléter mes tableaux.

"Mon rôle, c’est d’observer et de peindre. Si je n’ai plus ça, je n’ai plus rien"



La toile ci-dessus est la première de la série. C’était au tout début des violences. "Election Poison", c’était pour exprimer que le vaincu aurait dû accepter sa défaite. Je n’appartiens à aucun parti et j’ai tout fait pour rester en dehors de tout ça. Tout au long de la crise, je sortais avec un bandeau blanc au poignet pour prouver que j’étais un civil. Aujourd'hui encore, je tiens à rester apolitique. C’est pour ça que je n’ai mis aucun nom d'hommes politiques sur mes toiles, car chacun a sa part de responsabilité dans le conflit. Mon rôle, c’est d’observer et de peindre. Si je n’ai plus ça, je n’ai plus rien.


J’aime particulièrement ce tableau car, malgré la violence de la crise, il exprime, avec ses couleurs, un sentiment de joie. Malgré tout, il y a eu, en effet, des moments positifs ces cinq derniers mois, comme le passage des patrouilles de l’ONU qui sont venues nous demander si on avait de quoi manger ou si on voulait partir. Cela nous a fait du bien et je voulais le retranscrire. Derrière, on voit les maisons transpercées par les impacts de balles. On a l’impression qu’elles pleurent.

Aujourd’hui, j’ai rangé les pinceaux de la guerre. Je peins la gaîté des gens, la vie quotidienne, et je retourne voir les enfants d’Abobo Gare."
 
Billet écrit en collaboration avec Ségolène Malterre, journaliste à FRANCE 24.