Photo prise par Suy Kahofi le 14 avril 2011 à Abidjan. 
 
Une semaine après la chute de Laurent Gbagbo, la grande majorité des titres de presse se réjouissait de la nouvelle mais la presse sympathisante du président sortant était quasi-absente des kiosques. Et pour cause, les journalistes de la ‘presse bleue’ seraient victimes d’une chasse à l’homme.
 
Le 14 avril, le Conseil national de la presse et le Groupement des éditeurs de presse de Côte d’Ivoire (GEPCI) avaient appelé au retour des journaux dans les kiosques d’Abidjan à partir du 18 avril. Mais après plus de deux semaines d’interruption, ce sont essentiellement des quotidiens nationaux pro-Ouattara qui ont été imprimés.
 
Selon l’organisation Reporters sans frontières, une liste de huit journalistes "à abattre", dont plusieurs ont travaillé pour la Radio télévision ivoirienne (média officiel de la présidence Gbagbo qui n’émet plus actuellement), circulerait actuellement à Abidjan. Toujours selon elle, la traque aux reporters pro-Gbagbo par les partisans d’Alassane Ouattara aurait commencé il y a une semaine, après la chute de l’ancien président. 

"Je connais des journalistes qui vivent aujourd’hui reclus quelque part, hors de chez eux, par peur de représailles"

Suy Kahofi est blogueur à Abidjan et correspondant pour plusieurs journaux africains. Il tient le blog La Côte d’Ivoire au jour le jour.
 
Plusieurs rédactions ont répondu à l’appel du président du GEPCI, Dénis Kah Zion, pour la reprise des activités journalistiques dont la plupart sont sympathisantes du RHDP [parti d’Alassane Ouattara]. Et dans les kiosques, seuls ces titres sont distribués.
 
"Concernant la liste noire dont parle RSF, je suis certain qu’il n’y a pas de document écrit qui circule dans la ville"
 
Les journalistes proches de Laurent Gbagbo sont effectivement victimes d’intimidations de la part de partisans de son ancien rival. Plusieurs sources m’ont dit que ces journalistes recevaient des menaces de mort par téléphone, et ce, depuis le début de la bataille d’Abidjan. J’en connais qui vivent aujourd’hui reclus quelque part hors de chez eux, de peur de recevoir la visite de personnes malveillantes. Des journalistes ont rapporté que leur maison avait été mise à sac. Aujourd’hui, la psychose de la chasse à l’homme s’est accrue et même RSF s’inquiète de la situation. Concernant la liste noire dont parle l’organisation, je suis certain qu’il n’y a pas de document écrit qui circule dans la ville. Ce qui est sûr, c’est que cette rumeur nourrit l’inquiétude des journalistes.
 
"Le siège du quotidien Notre Voie, un des principaux organes de presse du FPI, a été saccagé"
 
Mais si la presse dite 'bleue' [le bleu est la couleur du FPI, Front populaire ivoirien, le parti de Laurent Gbagbo] n’apparait pas dans les kiosques c’est aussi dû au fait que les conditions de travail dans les rédactions
ne permettent pas de publier un journal. Par exemple, le siège du quotidien Notre Voie, un des principaux organes de presse du FPI [le parti de Laurent Gbagbo], a été saccagé au plus fort des combats. Impossible de savoir s’il s’agit d’un pillage, comme il y en a eu beaucoup à Abidjan ou d’un règlement de compte. Quoi qu’il en soit, la reprise des activités de nombreux quotidiens ne sera effective que lorsque les titres pourront reconstituer leur rédaction, avec bureaux, ordinateurs et connexion Internet.
 
"La population est inquiète pour l’avenir, car les quotidiens sont fortement politisés en Côte d’Ivoire"
 
Les atteintes à la liberté de la presse ne sont pas nouvelles en Côte d’Ivoire. Cela fait une dizaine d’années que les journalistes pro-RHDP subissent des pressions dans le sud du pays, acquis à Laurent Gbagbo. De la même manière, les journalistes pro-FPI du nord du pays, zone majoritairement acquise à Ouattara, ont toujours rencontré des difficultés pour faire leur travail [RSF affirme que pendant "les quatre mois de crise, les journalistes ivoiriens, toutes tendances confondues, ont subi menaces, intimidations et entraves à l’exercice de leur métier"]. Mais avec la chute du président sortant, la situation à Abidjan s’inverse à la faveur des quotidiens proches du RHDP.
 
Les journaux sont trop fortement politisés en Côte d’Ivoire. De nombreux journalistes ivoiriens se sont taillés une mauvaise réputation en offrant un traitement trop partisan de la crise politique. La population ne veut plus des incitations à la haine qu’assènent les journaux. En Côte d’Ivoire, on dit souvent que le dimanche, il n’y a pas de crise, simplement parce qu’il n’y pas de journaux ce jour-là."
 
Billet rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à France 24.