CÔTE D'IVOIRE

Témoignage d’Abidjan : “À Yopougon, c’est le Far West”

 Après l'arrestation de Laurent Gbagbo, le président ivoirien sortant, le 11 avril dernier par les Forces républicains de Côte d’Ivoire [FRCI, fidèles à Alassane Ouattara, le président élu], le calme revient progressivement à Abidjan. Pourtant, à Yopougon, une commune de l’ouest de la capitale économique, les partisans de Laurent Gbagbo continuent de faire leur loi, comme l'explique notre Observateur. 

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Un jeune patriote, milicien de Laurent Gbagbo, photographié par un Observateur à un barrage, le 30 mars à Abidjan. 

 

Après l'arrestation de Laurent Gbagbo, le président ivoirien sortant, le 11 avril dernier par les Forces républicains de Côte d’Ivoire [FRCI, fidèles à Alassane Ouattara, le président élu], le calme revient progressivement à Abidjan. Pourtant, à Yopougon, une commune de l’ouest de la capitale économique, les partisans de Laurent Gbagbo continuent de faire leur loi, comme l'explique notre Observateur.

"Pour les habitants, Laurent Gbagbo est toujours réfugié dans son bunker"

Lookman habite Wassakara, un des rares quartiers pro-Ouattara de la commune de Yopougon, bastion de Laurent Gabgbo.

 

Les miliciens pro-Gbagbo ont armé les jeunes et à tous les coins de rue, des enfants montent la garde, une Kalachnikov à l’épaule. Ils ont 16 ou 17 ans, et les plus jeunes doivent en avoir 11.

 

Des lance-roquettes et des grenades circulent partout. Ça tire dans tous les sens, ça tue à tout moment. Ici, c’est le Far West. Les miliciens ne cherchent plus à savoir qui est Dioula [ethnie d’Alassane Ouattara], qui est Bété [ethnie de Laurent Gbagbo]. Ils tirent parce qu’ils ont faim. Et les cadavres jonchent les rues.

 

Tous les trois jours, les FRCI ramassent une trentaine de corps, les attachent et vont à la gare de Yopougon, où une fosse a été creusée. Les morts sont brûlés comme des fagots et disparaissent en fumée. Ces Ivoiriens là ne seront jamais comptés dans le bilan des morts de la guerre.

 

"Les FRCI traversent la commune à toute allure et tirent en l’air comme des brutes"

 

Les soldats d’Alassane Ouattara ont commencé à patrouiller cette semaine [lors d’une conférence de presse donnée le 13 avril, le président élu a demandé à ses troupes de désarmer et de sécuriser Abidjan]. En fait, ils ‘ratissent’ les quartiers très rapidement et repartent aussitôt. Quand ils décident de venir, on les entend arriver à des kilomètres à la ronde. Depuis leur voiture, ils tirent en l’air comme des brutes et traversent la commune à toute allure. Du coup, les miliciens se cachent et nous, les habitants, nous ne sommes pas plus rassurés. Les FRCI viennent du nord de la Côte d’Ivoire, ils ne connaissent pas Abidjan. Dans une commune tenue par les pro-Gbagbo, comme Yopougon, ils auraient vite fait de se retrouver pris en embuscade.

 

"Les images de l’arrestation de Gbagbo sont ici perçues comme des montages"

 

Le pire, c’est que nous sommes coupés du monde. La TCI [Télévision de Côte d’Ivoire, pro-Ouattara] émet par intermittence. Soit nous avons les images, soit nous avons le son. Les ondes de la Radio du Golf sont brouillées. Ce sont les miliciens qui donnent les informations dans le quartier, mais le problème c’est qu’ils sont persuadés que Laurent Gbagbo est toujours réfugié dans son bunker, à la résidence de Cocody. De nouvelles rumeurs fleurissent tous les jours. Les gens disent que les soviétiques vont débarquer en Côte d’Ivoire pour remettre Gbagbo au pouvoir. Et les habitants y croient.

 

Ici, les partisans LMP [La Majorité présidentielle, parti du président sortant] sont tout-puissants. Ils prétendent que les images de l’arrestation de Gbagbo, qui tournent sur les chaînes internationales [France 24, TV5 Monde et i-Télé], sont des montages. Et quand j’entends, dans ces médias, qu’à Abidjan, les activités reprennent progressivement, je me dis que dans le quartier, on est dans un monde parallèle. A Yopougon, on s’arrête de vivre à 11 heures le matin, après avoir rasé les murs dehors, pour trouver à manger."

 

Billet rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à France 24.