Des fidèles en prière sur l'Avenue Habib Bourguiba, en plein centre de Tunis, le vendredi 1er avril. Photo publiée sur Facebook.
 
La contestation est repartie dans les rues de Tunis, avec une particularité nouvelle : la présence de plus en plus visible des islamistes. Lors de la dernière manifestation, vendredi, ils sont allés jusqu’à organiser le prêche en pleine rue. Un évènement jusque-là inimaginable dans le pays.
 
Depuis le 31 mars, un sit-in est organisé dans le centre de Tunis pour réclamer la démission du Premier ministre, Béji Caid Essebsi. Ce dernier est accusé de ne pas aller assez vite dans les réformes, notamment en ce qui concerne le démantèlement du système mis en place par l’ancien président, Zine el-Abidine Ben Ali.
 
Profitant de la confusion et de l’affaiblissement du pouvoir, des groupes appelant à la constitution d’un État islamique ont fait leur apparition sur la Toile et dans la rue. À la tête de ce mouvement, se trouve le parti islamiste Tahrir. Apparu en Tunisie au début des années 1980 et violemment réprimé sous le régime de Ben Ali, ce parti prône le retour au califat et considère la démocratie comme une illusion entretenue par le système capitaliste mondial. Ses membres demandent la légalisation de leur mouvement, comme cela a été le cas de l’autre parti islamiste : Ennahdha. Ce dernier, longtemps interdit, a en effet été officiellement reconnu le 1er mars dernier, après avoir affiché des positions plus modérées.
 
Vidéo de la manifestation du 1er avril, au centre-ville de Tunis, sur l'avenue Habib Bourguiba. A partir de la première minute, on entend les manifestants scander "Dieu est grand" et "il n'y a de divinité que Dieu". Vidéo postée sur YouTube.

"Dans la confusion actuelle, les islamistes ont un boulevard devant eux"

Badiaa Boulila, 24 ans, étudie à Tunis.
 
Les slogans utilisés la veille [lors de la manifestation du jeudi 31 mars] par les manifestants, même non islamistes, ont préparé le terrain pour la prière du lendemain. Des gens clamaient notamment qu’ils étaient prêts à "mourir en martyrs". Ils disaient vouloir affronter les balles des policiers. Leur discours était déjà très virulent.
 
Vendredi, il y avait évidemment une forte présence policière sur l’avenue Habib Bourguiba, puisque c’est là que se trouve le siège du ministère de l’Intérieur. Certains disent que le gouvernement ferme les yeux sur ce genre de dérive islamiste. Pour ma part, je pense que les policiers voulaient plutôt éviter un bras de fer avec les manifestants. Vu la tension qui régnait, tenter de les empêcher de prier aurait occasionné de violents affrontements.
 
Il est difficile de définir avec exactitude les profils des fidèles ayant participé à cette prière. Il y avait des drapeaux du parti Tahrir, mais il y avait aussi des manifestants qui voulaient simplement exprimer un rejet de la politique du gouvernement.
 
"Il faut une autorité crédible pour réduire l'influence de Tahrir"
 
Je ne pense pas que le poids des islamistes de Tahrir soit si important que cela mais, dans la confusion actuelle, ils ont un boulevard devant eux. D’un côté, les autres partis politiques ne sont pas suffisamment organisés pour constituer une opposition crédible. De l’autre, on voit bien que l’État n’a toujours aucune autorité. Aujourd’hui encore, à la radio, on implorait les citoyens de bien vouloir payer leurs factures d’eau et d’électricité, c’est vous dire à quel point chacun en fait à sa tête ! Les islamistes profitent de cette situation. Il faut une autorité crédible pour réduire leur influence."

"C’est notre seul moyen d’exister et de nous exprimer"

Mohamed Amine Jelassi, 17 ans, est en formation professionnelle. Il a participé à la prière du vendredi sur l’avenue principale de la capitale.
 
Au départ, les gens se sont rendus sur place pour manifester. On n’avait pas prévu d’y faire la prière, mais quand l’heure est venue, un groupe de manifestants est allé demander aux agents de police l’autorisation de prier à l’extérieur. Ces derniers ne s’y sont pas opposés.
 
Il y avait beaucoup de manifestants, mais on n’était qu’une centaine à prier. L’imam n’était pas une figure connue, mais son prêche m’a paru intéressant. Il est revenu sur l’histoire de l’islam et a rappelé la place que la religion doit occuper dans notre société. Il est vrai qu’aujourd’hui, beaucoup de Tunisiens se sont détournés de l’Islam et on ne voit plus de trace de la religion dans la rue : beaucoup de femmes sont non voilées, la vente d’alcool est autorisée…
 
"Nous appelons à la libération de la femme voilée"
 
Je ne pense pas que les choses ont tellement changé depuis la chute de l’ancien régime. Les femmes voilées ont toujours moins de droits que les femmes qui ne le sont pas. Par exemple, le voile est jours interdit au lycée. Nous dénonçons ce type d’injustice et appelons à la "libération de la femme voilée".
 
Les partisans de la laïcité ont eu le droit de manifester et de parler de la révolution au nom de leurs principes, alors que nous n’avions pas le droit à une telle visibilité. Faire la prière dans la rue n’est pas une provocation. C’est notre seul moyen d’exister et de nous exprimer, car nous n’avons pas d’autre tribune."
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.