Le président syrien Bachar al-Assad s’est enfin exprimé mercredi sur la situation du pays. Son discours a jeté de l’huile sur le feu à Lattaquié, où des affrontements meurtriers ont éclaté. Notre Observateur nous explique pourquoi cette ville, pourtant située dans la région d’où est originaire la famille al-Assad, semble avoir pris aujourd’hui les rennes de la contestation.
 
La révolte est née à Daraa, au sud du pays, où elle ne faiblit pas. Mais dans le reste du pays, notamment à Damas, elle semble pour l’instant éteinte. Partout, sauf à Lattaquié, où l’armée a été obligée d’intervenir ce week-end et où hier encore des affrontements auraient fait, selon des habitants, une quinzaine de morts. La ville a connu jeudi une journée de calme relatif, mais le soulèvement devrait reprendre vendredi, après la prière.
 
Lattaquié est située dans le nord-ouest du pays,  région dont est originaire la famille al-Assad. C’est une ville où cohabitent les principales confessions - alaouites, sunnites et chrétiens - qui composent le pays. La ville, chef-lieu de la région homonyme, est la quatrième du pays.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à FRANCE 24.

Attention, certaines images sont choquantes

Affrontements à Lattaquié. Vidéo postée sur YouTube.

"Ici on ressent avec plus d’acuité les distinctions entre les communautés"

Karam est un étudiant sunnite de 23 ans. Il a manifesté à Lattaquié le mercredi 30 mars.
 
Après le discours de Bachar de mercredi, nous nous sommes réunis dans le quartier de Slaybé, au centre de la ville, un des points de départ des manifestations depuis le début de la contestation. On n’était qu’une trentaine au début, mais petit à petit, d’autres habitants sont venus grossir nos rangs. Nous nous sommes alors dirigés vers la place al-Yemen.
 
Au début, les gens ont cru que l’armée se rangeait de notre côté, car certains soldats indiquaient le lieu de rassemblement aux gens qui voulaient manifester. En apprenant cela, des manifestants ont même commencé à scander "Le peuple et l’armée main dans la main !"
 
 
Attention, certaines images sont choquantes
A partir de 0'27 les manifestants crient "Le peuple et l’armée main dans la main!". Vidéo postée sur YouTube.
 
Malheureusement, c’était un piège. Car sitôt arrivés, l’armée et les snipers ont commencé à nous tirer dessus. Je pense qu’ils ont voulu rassembler un maximum de monde pour donner une leçon aux manifestants.
 
Si Lattaquié a réagi plus vite qu’ailleurs au discours de Bachar, c’est d’abord parce que la répression a été plus violente ici après les manifestations du vendredi 25 mars.
 
Mais il y a aussi des raisons plus profondes, liées aux conditions de vie chez nous. Lattaquié est une ville multiconfessionnelle. La périphérie de la ville est composée de quartiers résidentiels (Zeraa ou Al Mashrou Al Asher), habités par des alaouites qui viennent des régions montagneuses côtières. Les sunnites et les chrétiens vivent eux dans le centre-ville d’où est partie la contestation. Cette division de la ville fait qu’ici on ressent avec plus d’acuité les distinctions entre les communautés.
 
Il y a aussi un problème grave d’accès aux postes dans l’administration locale ou dans les sociétés étatiques. La grande majorité des fonctionnaires sont alaouites, on les reconnaît à leur accent des régions montagneuses. Les sunnites ne peuvent ici que se tourner vers le secteur privé, ou pointer au chômage.
 
Cette mainmise des alaouites sur les postes administratifs fait que les sunnites sont obligés de verser des pots de vin pour accéder à certains services publics. Moi-même j’ai dû le faire plusieurs fois : pour rétablir une ligne téléphonique, être dispensé du service militaire le temps de terminer mes études, etc.
 
De même, ici, les officiers de l’armée sont tous des alaouites. Ils sont bien payés ; ils ont des logements et des voitures de fonction ; ils se remplissent les poches grâce à la corruption.
 
Tout cela fait que la population de Lattaquié est en colère et encline à la révolte."