SYRIE

Tensions ethniques et confessionnelles en toile de fond du soulèvement syrien

 Depuis vendredi, la vie de la capitale syrienne, Damas, est rythmée par les manifestations d'opposants et les rassemblements de patisans du régime du président Bachar al-Assad. Au-delà d’une querelle politique, des signes laissent penser que le conflit pourrait prendre une tournure confessionnelle.

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Depuis vendredi, la vie de la capitale syrienne, Damas, est rythmée par les manifestations des contestataires et des supporters du régime du président Bachar al-Assad. Au-delà d’une querelle politique, des signes laissent penser que le conflit pourrait prendre une tournure confessionnelle.

 

La société syrienne est composée d’une majorité musulmane sunnite (près de 70% de la population), des minorités religieuses chiite (environ 10%), druze et chrétienne et d’une communauté kurde (environ 10%) en conflit de longue date avec le pouvoir.

 

La famille Al-Assad, au pouvoir depuis 1971, est issue de la communauté alaouite (majoritaire chez les chiites). Sous le règne de Hafez al-Assad, les Alaouites ont accaparé les plus importants postes politiques et militaires. L’actuel président, Bachar al-Assad, a entrouvert les portes du pouvoir aux membres des autres communautés, mais il a continué à entretenir les privilèges de sa famille, plaçant par exemple son frère Maher à la tête de la garde présidentielle et son beau-frère Assaf Shaoukat à la tête des renseignements militaires.

 

Certains Syriens craignent une dérive communautariste de la crise actuelle, notamment un conflit entre Alaouites et sunnites, mais aussi entre Arabes et Kurdes. En témoigne cette vidéo, tournée lors d’une manifestation à Berlin, où une militante d’opposition issue de la communauté alaouite prend la parole pour dénoncer les exactions du régime et prévenir d’éventuels amalgames entre les dirigeants syriens et les membres de leur groupe religieux :

 

"Les jeunes ! Je suis alaouite et je suis ici aujourd’hui pour vous dire que tous les enfants de la communauté alaouite sont avec vous. Nous sommes tous unis, main dans la main, contre ce régime criminel. Ne croyez pas que les enfants de la communauté alaouite puissent soutenir un régime aussi criminel ! Il y a certes des privilégiés au sein des Alaouites comme il y en a dans toutes les autres communautés, des gens qui trouvent leur intérêt avec ce régime, avec l’oppression et la corruption. Mais ne croyez pas que la communauté alaouite va barrer la route à ses frères et ses compatriotes dont on fait couler le sang !"Vidéo publiée sur YouTube par videoxessan.

"Tout le monde sait que le président continue de privilégier sa famille"

Revolt Forurlife est un Syrien sunnite, expatrié au Canada.

 

Il faut d’abord partir d’un constat : en Syrie, quelle que soit votre ethnie ou votre confession, vous êtes privilégié tant que vous servez les intérêts de la famille Al-Assad. Mais il est vrai que les Alaouites ont bénéficié de traitements de faveur depuis que les Assad sont au pouvoir. Par exemple, il est beaucoup plus facile pour les étudiants alaouites de partir à l’étranger aux frais de l’État que pour ceux qui sont issus des autres communautés. Dans les rangs de l’armée également, les généraux, les colonels et les plus grands officiers de l’armée sont souvent alaouites. Pour qu’un sunnite accède aux mêmes privilèges, il lui faut redoubler d’effort et de loyauté envers le pouvoir. Il en est de même pour les postes politiques [l’exemple le plus célèbre est celui de Ghazi Kanaan, un homme politique alaouite qui a gardé des responsabilités extrêmement importantes aussi bien sous le règne de Hafez al-Assad que de son fils Assad].

 

"Ce favoritisme explique en partie les violences qui ont éclaté dans la région de Lattaquié"

 

 Sous la présidence de Bachar, les choses n’ont pas tellement changé, mais c’est devenu moins visible. On peut maintenant voir des sunnites à la tête du gouvernement, comme c’est le cas de l’actuel vice-président. Mais tout le monde sait que Bachar continue à privilégier sa famille. Son cousin Ramy Makhlouf a d’ailleurs la mainmise sur tout le secteur des communications et des nouvelles technologies en Syrie, ainsi que sur la presse privée.

 

Ce favoritisme explique en partie les violences qui ont éclaté dans la région de Lattaquié, dont est originaire la famille Al-Assad et qui est habitée à la fois par des sunnites et des Alaouites. Il faut faire attention car il y a toujours des deux côtés des gens prêts à se laisser emporter par des discours haineux."

"Si ces tensions prennent de l’ampleur, ce sera la guerre civile"

Nabil vit à Damas. Il a participé aux manifestations contre le régime.

 

Il est vrai que les Alaouites bénéficient de beaucoup de privilèges, mais ce n’est pas le cas de tous les membres de cette communauté. Même dans la région de Lattaquié, vous trouverez des villages alaouites démunis et sans aucune infrastructure.

 

Depuis le vendredi 25 mars, les membres des différentes communautés ont commencé à former des comités de quartier pour se défendre. C’est le cas dans les villes côtières [région dont sont originaires les Alaouites], mais aussi à Damas, la capitale. Jusque-là, aucune source officielle n’a confirmé l’existence d’accrochages entre membres des différentes communautés, mais la tension est palpable.

 

Les Kurdes n’ont pour l’instant pas participé à la contestation. Cela peut paraître étonnant quand on sait à quel point cette communauté a souffert sous le règne de la famille Al-Assad. Mais le cas de la communauté kurde est différent pour deux raisons : d’abord, ils ont peur que leur mobilisation soit perçue comme une tentative de diviser et de déstabiliser le pays, comme ce fut le cas lors de la révolte kurde de 2004, réprimée dans le sang.

 

"L’insécurité profite au régime"

 

Ensuite, le soulèvement dans le reste du pays a coïncidé avec la fête du Norouz kurde [le Nouvel An], célébré le 21 mars. Le pouvoir a été habile. D’habitude, les Kurdes sont empêchés de fêter leur Nouvel An. Cette année, la conseillère du président, Boussayna Chaabane, a elle-même félicité les Kurdes pour le 24 mars ! Le régime a cherché à contenir tout mouvement de révolte dans cette région [Un de nos Observateurs kurde de Syrie nous précise que sa communauté compte se mobiliser d’ici vendredi lors d’une 'journée de colère kurde', qui se veut à la fois une révolte contre les dirigeants kurdes acquis au régime et contre le président Al-Assad].

 

Ce qui me frappe, c’est l’immobilisme des forces de l’ordre, qui me semblent entretenir les tensions. Évidemment, l’insécurité profite au régime, qui s’est toujours érigé comme l’unique garant de l’unité du pays. Je ne veux pas pour autant insinuer que des agents du gouvernement seraient derrière ces agitations, car rien ne permet de le dire aujourd’hui. J’espère uniquement que la situation ne va pas empirer. Car si ces tensions confessionnelles et ethniques prennent de l’ampleur, ce sera la guerre civile."

Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.