Photo envoyée par un de nos Observateurs et prise au matin du 23 mars, dans une boutique de téléphone saccagée par les soldats.
 
Nuit agitée dans la capitale du Burkina Faso, le mercredi 23 mars. Des soldats sont sortis armés de deux camps militaires en pillant des boutiques, après la condamnation de cinq des leurs dans une "affaire de moeurs". Une dizaine de personnes ont été blessées.
 
Les soldats sont partis à 22h00 (locales et GMT) du camp Sangoulé Lamizana, à Goughin (quartier ouest de la ville), pour rejoindre le camp Guillaume Ouédraogo, principale garnison du pays, en plein coeur de Ouagadougou, où d'autres militaires se sont joints à eux. Selon la radio nationale, les soldats protestataires se sont également rendus au domicile de Yéro Boly, ministre de la Défense, où ils ont fait de "nombreux dégâts matériels".
 
Le camp Sangoulé Lamizana abrite la prison militaire, où sont détenus cinq militaires suite à une affaire de moeurs. Un sous-officier et quatre soldats ont été reconnus coupable d’avoir maltraité un ouvrier qui aurait fait la cour à la femme de l’un d’entre eux. Selon le journal El Faso, le soupirant malheureux aurait été contraint de repartir du domicile du soldat nu sur sa mobylette, avant de porter plainte. Les militaires ont été condamnés le 22 mars à 15 mois de prison ferme - le principal accusé à 18 mois ferme et tous automatiquement radiés de l’armée. Mais depuis la nuit de mardi à mercredi, et la démonstration armée de solidarité entreprise par leurs collègues, ils sont libres.
 
Ce n'est pas la première fois que des soupçons d'exactions commises par les autorités suscitent la colère de la population. Le 20 fevrier, Justin Zongo, élève de troisième à Koudougou, troisième ville du pays, est mort après avoir été convoqué au commissariat suite à une dispute avec la petite amie d'un policier. Officiellement, il a succombé à une méningite. Son père accuse les policiers de l'avoir battu à mort. Son décès a provoqué des manifestations de jeunes dans tout le pays. A Ouagadougou, les manifestations, violemment réprimées, ont fait six morts selon la Fédération internationale des droits de l'Homme.
 
Dans une boutique d'informatique pillée et incendiée par les soldats près d'un camp militaire. Vidéo envoyée par un de nos Observateurs à Ouagadougou.

"Les soldats, très jeunes pour la plupart, ont tout cassé sur leur passage"

 
Pierre Claver Kabore est commerçant.
 
Les soldats, très jeunes pour la plupart, ont tout cassé sur leur passage. Les boutiques des stations services, de téléphones portables et de vêtements ont été pillés. Les pompes des stations services ont été vandalisées.
 
J’ai du faire tout le tour de la ville de nuit pour tenter vainement de trouver du gasoil. Deux de mes copains se sont fait dépouiller de leur argent et leur véhicule par des soldats, dans la nuit du 22 au 23. Un de mes employés a même trouvé une Kalachnikov abandonné à l’entrée de son magasin. Beaucoup des stations services - Total, Shell, Oryx et Petrofa - restent fermées par peur que les soldats reviennent.
 
Ce soir, jeudi 24 mars, les commerçants en colère se dirigent vers le camp Guillaume Ouedraogo. Ils entendent obtenir réparation de ces actes de vandalisme.
 
 
 
 
 
File d'attente devant l'une des rares station service restée ouverte dans la capitale. Photos envoyées par l'un de nos Observateurs à Ouagadougou.

"Cette affaire de mœurs est une fausse excuse"

Daniel vit au Burkina Faso depuis douze ans. Il a vu passer les soldats devant sa maison.
 
Vers 22 h30 mardi soir, j’ai entendu des coups de feu juste devant la porte. En passant la tête par la fenêtre, j’ai vu la pointe des kalachnikovs au dessus de mon portail. Les soldats tiraient en l’air. Je ne suis évidemment pas sorti. Cela a duré toute la nuit, jusqu’au lever du soleil, vers 5h45. Mon gardien [au Burkina-Faso, de nombreux gardiens protègent les maisons les plus luxueuses] a été victime d’intimidations. Des hommes armés lui ont dit : "Tu rentres et tu restes calme.”
 
A l’aube, tout s’est provisoirement calmé. Vers 8 heures, j’ai vu les militaires se diriger vers le centre-ville. Les commerçants ont alors tenté de freiner leur progression avec des petites barricades de pneus brûlés. Ils criaient : “Si vous avez des problèmes avec la Justice, ne vous attaquez pas à nous!” J’étais alors en train de partir au travail et j’ai croisé de nombreux militaires cagoulés, venus avec des sacs pour amasser leur butin. J’en ai déduit que certains protestaient, mais que d’autres étaient juste là pour se défouler, casser et se remplir les poches.
 
En fin de matinée, les rues habituellement animées étaient désertes. Plus un seul vendeur de cigarettes ni de cartes téléphoniques. Même les banques étaient fermées. La rumeur d’un couvre-feu a fait le tour du pays. Vers 15h, j’ai vu des policiers et des militaires positionnés à tous les carrefours stratégiques. La télévision et la radio nationale ont démenti le couvre-feu et annoncé que le ministre avait pris des mesures contre les soldats-pilleurs. Vers 18h30, j’ai vu arriver de nombreux camions militaires en renfort de Bobo-dioulasso, deuxième ville du pays. La vie n’a repris son cours que ce matin. Et encore, l’atmosphère est tendue/
 
Cette affaire de moeurs est une fausse excuse. Au Burkina, les “hommes de tenue” bénéficient d’une certaine impunité. Ces évènements qui agitent la capitale sont la conséquence de plusieurs mois de conflit entre “hommes de tenue” (militaires, policiers et gendarmes même s’ils agissent avec plus de retenue) et civils. On peut sentir ici un ras-le-bol généralisé de la population. Les manifestations sont très encadrées et limitées au maximum. Les policiers rackettent les gens. Par exemple, un ami a ouvert un restaurant. Il a payé tous les impôts, mais un soir deux hommes se présentant comme inspecteurs des impôts sont arrivés avec 4 militaires armés. Ils ont exigé un “deuxième impôt” de 5 000 francs CFA. La corruption est généralisée. Si vous êtes arrêté pour une infraction, 1 000 ou 2 000 francs CFA et c’est réglé. On ne vous le dit pas directement, mais on vous le fait comprendre. Et c’est cinq fois plus cher quand on est blanc de peau.
 
 
Une pompe à essence vandalisée et derrière le magasin de la station service pillé par les soldats à Ouagadougou.