Dans la nuit de mardi à mercredi, de violents affrontements ont encore eu lieu dans la ville de Daraa, au sud de la Syrie, faisant six morts. La région deviendra-t-elle le Sidi Bouzid des Syriens : la petite province qui déclenche la révolution ? Notre Observateur ne le croit pas et nous explique pourquoi.
 
Depuis vendredi, la ville de Daraa est sous tension. Malgré la décision du président syrien Bachar al-Assad de limoger le gouverneur de la région, les manifestants ont poursuivi leur sit-in dans la mosquée Al Omari. La police a alors donné l’assaut dans la nuit de mardi à mercredi contre le bâtiment religieux.
 
Pourtant, la contestation syrienne demeure confinée à la région de Daraa. Les slogans ne dépassent pas les revendications sociales et ne se transforment pas, comme dans les autres pays arabes, en appels à la révolte politique. Un rassemblement prévu hier devant le palais de justice de Damas en soutien aux victimes de la répression policière n’a finalement pas eu lieu à cause de la présence massive des forces de l’ordre qui semblent avoir réussi à isoler le fief de la contestation du reste du pays.
 
Nous avons tenté, en vain, de contacter des témoins à Daraa. Nos Observateurs syriens à l’intérieur comme à l’extérieur du pays nous ont confirmé que les lignes téléphoniques étaient extrêmement perturbées depuis hier soir et les communications avec la région quasi impossibles.
 
Vidéo des affrontements à Daraa, dans la nuit de mardi à mercredi. Vidéo postée surYouTube.

"Il est plus difficile en Syrie que dans les autres pays arabes de transformer une contestation sociale locale en une révolte politique nationale"

Omar est traducteur à Damas. Il a tenté de participer hier au rassemblement devant le palais de justice de la capitale.
 
Il est difficile ici de savoir ce qui se passe réellement à Daraa. D’un côté, nous avons la version officielle des médias d’État qui nous assurent qu’il ne s’agit que de quelques fauteurs de trouble. De l’autre, des informations parviennent de Daraa sans qu’on n’en connaisse réellement les sources. Ce manque de transparence rend les Syriens perplexes et réfractaires à la mobilisation. Tout le monde est d’accord pour dénoncer la mort de manifestants. Mais l’élan de solidarité s’arrête là car aucun mouvement n’a revendiqué jusque-là ce mouvement de contestation et nous ne savons toujours pas qui est derrière.
 
Cette tiédeur des Syriens est aussi due au fait que la plupart de ceux qui dénoncent ce qui se passe à Daraa et qui accusent le régime en place sont des opposants expatriés. Les gens se demandent comment ils arrivent à avoir ces informations avec tous les problèmes de communication qu’il y a. Ils se posent même des questions quant à leurs motivations et évoquent une éventuelle instrumentalisation de la part d’agents étrangers. Il faut dire que la politique menée par l’Etat favorise l’émergence de ce genre de soupçons.
 
Il est plus difficile en Syrie que dans les autres pays arabes de transformer une contestation sociale locale en une révolte politique nationale. La politique du parti unique et l’état d’urgence instauré depuis 1963 ont totalement détourné les Syriens de la vie politique. Quant à la Toile, son pouvoir reste également limité. Lorsque Facebook et YouTube ont été légalisés il y a deux mois, un sondage a fait état de 200 000 Syriens inscrits sur Facebook. Que représente ce nombre sur une population de 23 millions d’habitants ? [à titre comparatif, la Tunisie compte près de 2 millions de facebookers sur une population de 11 millions d’habitants]. Et parmi ceux qui sont présents sur la Toile, c’est une minorité qui débat de sujets politiques et sociaux. Il y a donc peu de chance que les quelques appels à la révolte lancés sur la Web trouve un écho partisan dans la réalité.
 
Je pense que ce que nous sommes en train de vivre est l’occasion de former toute une génération à la culture politique et de sensibiliser les jeunes à ce genre de causes. En attendant, nous continuons ici à essayer de nous organiser pour dénoncer la mort de nos compatriotes à Daraa malgré la forte présence des forces de sécurité. Ce n’est pas facile de pousser les Syriens à affronter le pouvoir en place."
 
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à FRANCE 24.