MAROC

La jeunesse marocaine réclame des réformes, mais "personne ne s’attaque à la royauté"

Après les grandes manifestations du 20 février, des jeunes marocains ont essayé hier de maintenir la pression sur la monarchie en organisant un happening devant le Parlement. Mais contrairement aux autres révolutions arabes, dans les rangs des manifestants, personne ne réclame le départ du roi Mohammed VI.

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Une manifestation hier à Casablanca. Photo publiée sur le profil Twitter de notre Observateur Mounir Bensalah.

 

Après les grandes manifestations du 20 février, des jeunes marocains ont essayé dimanche de maintenir la pression sur la monarchie en organisant un happening devant le Parlement. Mais contrairement aux autres révolutions arabes, dans les rangs des manifestants, personne ne réclame le départ du roi Mohammed VI.

 

Portés par les révoltes qui secouent le monde arabe, les jeunes Marocains espèrent mobiliser le 20 mars comme ils l'ont fait le 20 fevrier en revendiquant plus de démocratie. Le pouvoir a assuré avoir "saisi le message" mais n'a pas précisé le contenu ni le calendrier des réformes qui seraient mises en oeuvre. Les jeunes utilisent Internet pour organiser dans tout le pays des micro-mobilisations, comme l'atteste la vidéo ci-dessous, tournée dimanche 6 mars, devant le Parlement.

 

Après-midi du dimanche 6 mars 2011 à Rabat. Devant le Parlement marocain, les manifestants du mouvement du 20 fevrier s'immobilisent en portant des pancartes demandant des réformes et en faisant le V de la victoire. Vidéo publiée sur le profil YouTube de Maroc20Skee.

 

 

Un homme déclame un poème chanté sur le thème de la loyauté. Le roi n'est jamais nommé. Vidéo publiée sur le profil YouTube de Hchicha.

 

En attendant le 20 mars, le mouvement du 20 fevrier veut organiser demain 8 mars, journée de la femme, une manifestation de commémoration à Casablanca à la mémoire de Fadoua Laroui, une mère de deux enfants décédée des suites de ses brûlures. Elle fut selon certains observateurs la première femme à s'immoler dans le monde arabe après la destruction de son domicile, dans le village de Souk Essabt, au centre du Maroc sans proposition de logement.

 

La vidéo amateur du suicide par le feu de Fadoua Laroui circule sur Internet. Elle est trop choquante pour que nous la publions. Nous vous proposons une capture d'écran extraite d'une version publiée sur YouTube.

"Nous sommes un mouvement réformateur mais pas révolutionnaire"

Mounir Bensalah, blogueur et activiste, a 32 ans et vit à Casablanca.

 

On a accusé les administrateurs de groupes sur Facebook d’être des étrangers. Ce sont pourtant des Marocains qui aiment leur pays et qui veulent un changement ici et maintenant. Le 20 février, entre 200 000 et 300 000 personnes sont sorties dans la rue, dans plus de 53 provinces. On n'en espérait pas autant !

 

C'est la preuve que les jeunes Marocains réputés à tort apolitiques sont au contraire très politisés. Mais il ne faut pas faire de comparaison avec les autres pays arabes. Nous sommes un mouvement réformateur mais pas révolutionnaire. Nous voulons passer d’un pays aspirant à la démocratie à un pays réellement démocratique.

 

Pour cela, nous entretenons une mobilisation continue. Hier, dimanche, nous étions encore entre 3000 et 4000 à Casablanca. Et le 20 mars, de nouvelles manifestations sont prévues à Casablanca, Agadir et Tanger.

"Le Maroc va embarquer avec ou sans le roi"

Ahmed Benseddik est ingénieur et vit à Casablanca .

 

Bien avant WikiLeaks, le conseiller royal (très marginalisé) Abbès Jirari m’a résumé la situation ainsi : ‘Le roi est incapable de réparer les injustices commises par les tyrans qui l’entourent’. Les pouvoirs du roi et donc du palais sont peut-être absolus, illimités, sans contrôle, ça ne change rien à l’appétit de l’argent qui est sans fin. La monarchie, institution à la légitimité historique et à laquelle les Marocains sont attachés en tant que pivot de cohésion et d’équilibre, se trouve menacée par ces dérives de la part de l'entourage du roi !

 

Un verrou psychologique a sauté : des gens s’adressent au roi, par lettre ou par vidéo, en des termes de citoyens responsables et non pas en sujets au ton obséquieux. C’est le plus grand acquis. Un débat d’installe sur la nécessité d’une monarchie parlementaire à l’espagnole.

 

Je pense aussi que la chute de Kadhafi (une affaire de temps seulement) viendra nous remonter le moral. Le roi a une opportunité unique pour entrer dans l’histoire par la grande porte pour ne pas en sortir par la petite. Comme à l’époque des indépendances, le train de la démocratie, de la liberté et de la dignité est parti. Le Maroc va embarquer avec ou sans le roi.

"La corruption me pourrit la vie"

Mohammed Z. vit au Maroc. 

 

Au Maroc comme ailleurs dans le monde arabe, les régimes veulent garder la totalité des richesses du pays pour leurs dirigeants et leurs proches en utilisant la violence contre des jeunes manifestants innocents qui ne veulent rien de plus qu'un emploi pour mener une vie tranquille.

 

La corruption me pourrit la vie. J'ai passé plusieurs concours pour accéder a la fonction publique mais à chaque fois, les postes sont attribués à ceux qui ne les méritent pas ! Il y a quelques jours, j’ai réussi un concours pour devenir gardien de la paix, mais la plupart de ceux qui ont été choisis au final ont des relations étroites avec "les recruteurs". Ou alors ils les payent, tout simplement, pour accéder à cet emploi.

 

 

"Personne ne s’attaque à la royauté"

Hafid Lebbar, 30 ans, gère une sociète de communication à Fes.

 

Personne ne s’attaque à la royauté. On a tous ça ancré en nous. Dieu, la patrie, le roi. En cas de pépins, on en appelle à lui. La vague Internet et le printemps arabe ne doivent pas entraîner n’importe quoi au Maroc. Je ne dis pas que tout est parfait dans le pays. Le premier frein, c’est la corruption. Mais la population n’a pas de culture politique. On manque d’élus qui agissent. Ils paradent pendant les élections mais ne s’attaquent pas aux vrais problèmes. Ils cherchent juste des passe-droits. Arrêtons de nous mentir.

 

Cette mobilisation a un bon côté : elle crée une culture politique chez les jeunes. Mais le mauvais côté, c’est qu’il est très mauvais pour l’image du pays d’être amalgamé à la Tunisie, à l’Egypte ou à la Libye. Le timing n’est pas bon. Au lieu de suivre la pression des médias internationaux, nous devons attendre que le printemps arabe passe pour réformer.

 

 

"Un copier-coller dangereux"

Otmane vit à Agadir.

 

Ce mouvement surfe sur une atmosphère de révolte ambiante au Maghreb. C’est un copier-coller dangereux car les situations politiques, économiques et sociales sont uniques à chaque pays. Les médias occidentaux (et français en premier lieu) ont peut être voulu faire du scoop à tout prix et voir dans ces soulèvement populaires plus que ce qu'ils représentaient vraiment.

 

Même si les personnes à l'origine de ce mouvement sont plein de bonnes volontés et de cœur, leur connaissance de l'histoire et de la composante sociale du pays (niveau d'éducation, rapport a la religion de l'islam...) de leur pays est souvent limitée, voire idéaliste et un peu naïve. Une partie importante des plus jeunes mobilisés autour de cette marche ne font que mimer ce qu’ils voient sur Internet.

  

Dans les pays arabes déjà touchés par ce type de mouvement, la revendication du départ du leader était une constante. Ici, les manifestants du 20 février ont clairement annoncé que ce n'était pas leur désir. Nous comprenons alors mal quel est l'intérêt de refaire la marche chaque mois, ou d'organiser des sit-ins ou autres. C'est une fausse idée qui laisse croire qu'avec un téléphone-caméra et Facebook, on peut obtenir instantanément des résultats.

 

Depuis le 20 février la vie quotidienne au Maroc n'a pas changé d'un pouce, tout est normal, les touristes sont là, les Marocains sont souriants et la vie suit son cours.

Billet écrit en collaboration avec Paul Larrouturou, journaliste à France 24.