Des milliers d'Iraniens sont descendus dans la rue, lundi, pour la première fois depuis la mort de huit manifestants de l'opposition en décembre 2009. Ce qui devait être un élan de solidarité avec les soulèvements populaires en Tunisie et en Égypte s'est rapidement transformé en un rassemblement anti-gouvernemental avec des slogans comme : "Mort au dictateur " et " Non à un régime plus islamique". Est-ce le début d'un nouveau soulèvement populaire dans le pays ? Selon nos Observateurs, le fossé entre gouvernement et manifestants se creuse.
 
 
Lundi 14 février, près de la place Enghelab, à Téhéran, les manifestants ont brûlé des poubelles en chantant "Nous ne voulons pas d'un régime islamique !". Selon nos Observateurs, ces revendications visent le pouvoir religieux dans son ensemble et non plus uniquement Mahmoud Ahmadinejad, ce qui est un phénomène nouveau.
Billet écrit en collaboration avec Lorena Galliot, journaliste à FRANCE 24.

“Ces manifestants demandent la fin du regime islamiste, pas seulement des elections libres et transparentes.”

 
Omid Habibinia est un journaliste iranien et chercheur spécialisé dans les médias qui a activement suivi les soulèvements en Iran et leur couverture sur les réseaux sociaux. Il vit actuellement en Suisse.
 
Tard dans la nuit de lundi, il y a eu un débat houleux sur la page Facebook  'Bahman 25' ('14 février', dans le calendrier persan) sur le fait d'appeller à descendre dans la rue ou pas. Tout le monde sait que c'est dangereux - selon certains bilans, au moins 1 500 personnes ont été arrêtées lors des manifestations de lundi - mais en même temps, le peuple iranien est profondément malade et fatigué à cause de ce gouvernement.
 
Les administrateurs de cette page Facebook eux-mêmes - la plupart sont de jeunes Iraniens exilés - n'ont pas appelé à une nouvelle journée de protestations, mais de nombreux étudiants de Téhéran ont organisé un rassemblement le mercredi 15 en l'honneur de Sane Jaleh, un étudiant en art tué lundi par les GRI [Gardiens de la révolution islamique]. Il y aura donc peut-être plus de manifestations dans les prochains jours. [Mise à jour après l'entretien : les étudiants et les membres de la milice islamique des Bassidjis se sont affrontés à l'université d'art de Téhéran, mercredi 16 février, au cours des funérailles de Sane Zhaleh. Plusieurs personnes auraient été arrêtées].
 
Beaucoup de gens ne veulent plus être étiquetés comme appartenant au Mouvement vert
 
Le problème est que ces manifestations manquent de leadership. Karroubi et Moussavi sont devenus trop lents et prudents pour le mouvement populaire. Aujourd'hui, les Iraniens - en particulier les jeunes, la classe moyenne et les Iraniens urbains - n'en peuvent plus d'Ahmadinejad et de son régime islamiste. Ils veulent s'en débarrasser complètement. Il y a une vidéo des manifestations lundi montrant certaines personnes scandant : 'À bas le régime islamiste'. Il s'agit d'un phénomène nouveau. Jusqu'à présent, les dirigeants réformistes ont appelé à des élections libres et équitables, mais n'ont encore jamais remis en question le principe du régime islamique. C'est peut-être l'une des raisons pour laquelle il y avait si peu de vert dans les manifestations, lundi, car la couleur est associée à Moussavi et à son parti. Aujourd'hui, ceux qui vont dans la rue ont un programme différent. Beaucoup de gens ne veulent plus être étiquetés comme appartenant au Mouvement vert."
 
Un seul ballon vert flottait au-dessus des manifestations, lundi, à Téhéran avant qu'elles ne tombent dans la violence. Selon notre Observateur, l'absence de drapeaux verts et de foulards - omniprésents dans les précédentes manifestations à Téhéran - s'explique par deux raisons : premièrement, les manifestants veulent passer inaperçu et, d'autre part, beaucoup de gens ne s'identifient plus avec le vert du parti de Moussavi.

"En cas de manifestations, il y aura de la violence. J’ai peur pour mon pays"

 
Ali X. est l’un de nos Observateurs à Téhéran. Il préfère garder l’anonymat.
 
J'ai été très surpris par la foule qui est descendue dans la rue lundi en dépit de notre expérience traumatisante de répression sanglante. Selon mes estimations, il y avait au moins 10 000 personnes. Je pense qu'après une année calme, les autorités croyaient que plus personne n’oserait sortir dans la rue et ont été prises par surprise.
 
Dans un premier temps, les gens ont convergé silencieusement, en groupes dispersés, vers le centre-ville. Le but était d'éviter d'attirer trop l'attention, évidemment, mais aussi de créer une atmosphère pacifique. Les choses ont pourtant dégénéré vers la fin de l'après-midi : je crois que la police et les Bassidjis ont délibérément acculé les manifestants dans les petites rues entre les places Enghelab et Azadi pour déclencher la bagarre et leur infliger le plus de dégats possibles.
 
Certains manifestants ont également été très violents : une vidéo montre un Bassidji capturé et lynché par la foule. Le peuple d'Iran a peur mais, désormais, sa colère est plus grande que sa peur. Ce qui s'est passé lundi est un signe que si la colère est libérée, tout va exploser.
 
S'il y a plus de manifestations, la violence va devenir inévitable - à la fois du côté des autorités et de l'opposition. Le fossé entre les deux blocs se creuse : certains députés du gouvernement demandent l’exécution des leaders de l’opposition [Mir Hossein] Moussavi et [Mehdi] Karroubi et certains manifestants appellent maintenant ouvertement à la fin du régime des mollahs. J'ai très peur pour mon pays. Si un mouvement massif de protestation recommence, cette fois, cela pourrait tourner à la guerre civile."
 
Des manifestants à Téhéran, lundi, lynchent un homme pour son appartenance supposée à la milice islamique des Bassidjis. Vidéo postée sur YouTube par TEHRRAN.
 
Des députés iraniens chantant “Moussavi et Karroubi devraient être pendus” pendant une séance parlementaire, mardi 15 fevrier. Vidéo postée sur YouTube par Agaahi.