"Combien de temps va durer la tyrannie en face de ceux qui réclament leurs droits ? Est-ce donc ça, la justice ?" Dans les rues de Benghazi, dans la nuit de mardi à mercredi. Photo publiée sur Twitpic par Libya14Feb
 
Après une première nuit d’émeutes à Benghazi, la deuxième ville de Libye, les opposants au régime de Mouammar Kadhafi comptent plus que jamais sur l’appel à manifester le jeudi 17 février lancé sur Internet. Le créateur d’un événement Facebook, qui comptait mercredi après-midi 14 000 membres, explique pourquoi cette date est si symbolique pour les habitants de la ville [plus de 20 000 membres, mise à jour jeudi 17 février au matin]. 
 
Des centaines de personnes ont manifesté dans les rues de Benghazi, au cris de "Benghazi, réveille-toi, c'est le jour que tu attendais, le sang des martyrs n'est pas versé en vain", ou encore "Le peuple veut faire tomber la corruption". Selon le quotidien local "Kourina", des échauffourées entre les manifestants et les policiers, soutenus par des partisans progouvernementaux, ont fait 38 blessés. Plusieurs vidéos amateurs de ces révoltes ont été postées sur YouTube, tandis que la télévision nationale montrait des images de manifestations pro-Kadhafi, tournées à Tripoli. 
 
Le calme est revenu dans la journée de mercredi, mais de nombreux messages sur Facebook et sur Twitter faisaient état de plusieurs arrestations à travers le pays. Selon plusieurs internautes libyens à l’étranger, en contact avec des personnes sur place, ces deux réseaux sociaux ainsi que les chaînes arabophones Al-Jazira et Al-Arabiya ont été suspendus dans le pays, au moins une partie de la journée.
 
Cette nuit d’émeutes intervient à la veille d’un appel à manifester lancé sur Facebook pour faire du 17 février un "jour de colère". Dans la foulée des révoltes tunisienne et égyptienne, plusieurs groupes créés sur le réseau social ont appelé à un soulèvement contre le régime de Mouammar Kadhafi.

"Benghazi est une ville d’opposants qui ont toujours crié plus fort qu’ailleurs"

Hassan al-Djahmi est libyen, il vit en Suisse. Il a appelé sur Facebook à faire du 17 février un "Jour de colère" contre le régime de Mouammar Kadhafi.
 
J’ai lancé un appel à un "Jour de colère" le 28 janvier dernier. Les révoltes en Tunisie et en Égypte m’ont donné beaucoup d’espoir pour la Libye. Plus de 14 000 personnes ont adhéré à l’appel, et environ deux millions d’internautes ont visité ma page Facebook.
 
La date du 17 février n’a pas été choisie par hasard. Elle est symbolique à plusieurs niveaux pour les habitants de Benghazi. Le 17 février 1987, six personnes ont été pendues en public dans un stade de Benghazi, accusées d’avoir tué neuf ans auparavant un proche du pouvoir. Le 17 février 2006, une manifestation devant l’ambassade d’Italie à Benghazi a été réprimée dans le sang. Les propos d’un ministre italien arborant sur son tee-shirt une caricature de Mahomet avaient provoqué la colère des Libyens. Plus de dix personnes ont été tuées par les forces de l'ordre. 
 
"Les autorités auraient payé des gens presque 17 000 dinars libyens [10 000 euros] pour contrer les manifestations prévues demain"
 
Benghazi est une ville frondeuse qui, je l’espère, incitera les habitants de Tripoli à se soulever aussi. Il y a depuis toujours des opposants qui crient plus fort à Benghazi qu’ailleurs. Depuis que les autorités libyennes ont avoué que 1 200 détenus de la prison d’Abu Salim [Tripoli] avaient été tués [en 1996, suite à une révolte de prisonniers, plus d’un millier de personnes ont été fusillées dans des conditions encore floues], les familles qui veulent connaître la vérité manifestent tous les samedis à Benghazi. L’arrestation de Fehti Tarbel, l'avocat des familles, a mis le feu aux poudres.
 
Ce qu’il s’est passé en Tunisie et en Égypte a été très fort pour le peuple libyen. Je crois que Kadhafi ne parviendra pas à tenir le pays encore longtemps, comme il le fait dans la tyrannie depuis quarante-deux ans. Notre combat est soutenu par les internautes égyptiens et tunisiens. Sur la Toile, ils font le relais de notre appel à la révolution. Je compte aussi beaucoup sur la communauté internationale, et notamment les États occidentaux, pour faire pression sur les autorités libyennes, afin que la journée de demain ne tourne pas au bain de sang. Mais je sais aussi que la liberté n’est pas gratuite. Le pouvoir se prépare méthodiquement pour la journée de demain : il aurait payé des gens presque 10 000 euros [17 000 dinars libyens] pour contrer les manifestations.
 
 " Depuis la Suisse, je milite pour que tout le monde sache que Kadhafi a instauré la pire dictature du monde arabe"
 
J’ai quitté mon pays il y a dix ans. J’habitais à Benghazi mais j’ai été obligé de fuir, parce que mes idées auraient pu m’envoyer en prison. Depuis que j’ai 20 ans, je milite depuis la Suisse pour que les Libyens puissent exercer leurs droits et pour que tout le monde sache que Kadhafi a instauré la pire dictature du monde arabe.
 
La Libye est un pays très riche qui, contrairement à l’Égypte et à la Tunisie, possède de grandes ressources en pétrole. Pourtant, la population ne profite pas de cette manne, et beaucoup de Libyens vivent avec 120 dinars libyens [70 euros] par mois. Il y a des gens qui vivent encore sous des tentes, c’est inimaginable ! Les personnes qui ont les moyens partent se faire soigner en Tunisie ou en Syrie. Les pauvres meurent en Libye. Quand quelqu’un sort vivant d’un hôpital, on dit qu’il est miraculé."
 
 
Billet rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.