Dimanche 6 février, une "caravane de remerciements" est partie des grandes villes de Tunisie pour se diriger vers Sidi Bouzid, la ville où ont commencé les émeutes qui ont conduit à la chute du régime de Ben Ali. Un témoignage de reconnaissance, qui avait aussi pour but d’en finir avec les inégalités entre régions.
 
En Tunisie, les richesses sont concentrées dans quelques grandes villes côtières au détriment des régions de l’intérieur du pays. Les principaux établissements politiques et administratifs sont quant à eux implantés dans la capitale, Tunis. Le gouvernorat de Sidi Bouzid, au centre-ouest du pays, est l’exemple parfait des conséquences néfastes de cette centralisation : la région, forte de plus de 400 000 habitants n’abrite aucune université, et ne bénéficie d’aucune politique de développement régional.
 
Ces disparités ont fini par fomenter un esprit régionaliste chez de nombreux Tunisiens, auquel certains tentent de remédier aujourd’hui, notamment grâce à spots diffusés sur Internet.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.

Photos de la caravane de remerciements

Arrivée du cortège de voitures à Sidi Bouzid.
 
Une particpante arborant le drapeau tunisien et la photo de Mohamed Bouazizi.
 
Au théâtre en plein air de Sidi Bouzid.
 
 
Toutes les photos ont été prises et publiées sur Facebook par Sabrine et Ramy Herrira.

"Nous avons tous été complices de cette politique. La caravane était l’occasion de faire notre mea culpa"

Béchir Bouraoui a 30 ans, il est chargé de coordination dans une société et habite Tunis. Il a participé à la caravane de remerciements.
 
L’initiative a été lancée via une page "événement" sur Facebook. On s’est peu soucié de l’identité des organisateurs, on s’intéressait plus à la portée du geste. L’idée était simple : partir via des bus affrétés ou dans des voitures particulières à Sidi Bouzid pour remercier les habitants de cette région d’avoir été à l’origine de notre révolution.
 
Notre cortège est parti de Tunis. Nous nous sommes arrêtés trois fois en route et avons été rejoints par d’autres personnes venues des différentes villes (Hammamet, Nabeul, Sousse, Kairouan…). Le mot d’ordre était simple : chaque personne devait avoir avec elle un drapeau tunisien. Mais beaucoup sont aussi venus avec des pancartes et des banderoles qui portaient des messages de remerciements.
 
"On était accueillis comme des rois alors que c’était eux les héros."
 
Nous sommes arrivés sur place vers 13 heures. L’accueil était indescriptible, on se serait cru à une étape décisive du Tour de France ! La foule était tellement immense que le cortège n’avançait plus. Les habitants, au courant de notre initiative, avaient déployé une grande banderole qui disait : "Les hommes de la révolution souhaitent la bienvenue aux hommes libres de Tunisie". On était accueillis comme des rois alors que c’était eux les héros. C’était très émouvant.
 
On s’est d’abord réunis au siège du gouvernorat, là où tout a commencé le 17 décembre. On a ensuite organisé une marche de trois kilomètres qui nous a menés jusqu’au théâtre de plein air de Sidi Bouzid. Plusieurs personnes ont pris la parole pour remercier les habitants. Mais il a aussi été beaucoup question du régionalisme auquel on voulait mettre fin. Tout le monde savait qu’il y avait un fossé énorme entre les villes côtières et les régions de l’intérieur. Avec la chute du régime de Ben Ali, les chiffres ont éclaté au vu et au su de tout le monde. On a découvert comment les fonds qui devaient aller à ces régions étaient détournés. Les habitants n’en voyaient jamais la couleur. L’inégalité a éclaté au grand jour. Je pense qu’à des degrés différents, nous avons tous été complices de cette politique. La caravane était l’occasion de faire notre mea culpa et de reconnaître les erreurs du passé pour entamer une nouvelle ère. D’ailleurs, la distribution des aides médicales ou alimentaires a été faite la veille, de manière discrète. Ce qu’on cherchait plutôt à montrer, c’est l’injustice.
 
Une association sera créée dans les prochaines semaines et dont le but sera justement d’encourager ce genre d’échanges entre les régions pour en finir définitivement avec cette ségrégation. La Tunisie est un petit pays, ne le divisons pas davantage."