Des membres de la communauté ahmadie, un mouvement islamique considéré comme une secte par l’islam traditionnel, ont été victimes dimanche d’un lynchage d’une extrême violence sous les yeux de policiers totalement passifs. Notre Observateur a reçu les images de cette barbarie de la main de rescapés de ce massacre.

L’agression a eu lieu dans la matinée de dimanche dans le village de Cikeusik, à l’ouest de Jakarta. Vingt et un membres de la communauté ahmadie étaient regroupés dans la maison d’un de leurs leaders. Des habitants de la localité se sont alors rassemblés autour de la maison pour protester contre cette réunion "d’infidèles". Quelques instants plus tard, ce premier groupe était rejoint par une foule armée de couteaux, de sabres et de bâtons. Selon la police, ils étaient près d’un millier.

Quatre membres de la communauté ahmadie ont été lynchés à mort et plusieurs autres blessés. La foule a par ailleurs détruit la maison du leader de la minorité religieuse, ainsi que plusieurs véhicules. Une enquête policière est en cours. Le président indonésien a condamné ces attaques, mais son Premier ministre, Dyoko Suyanto, a ajouté que les ahmadis se devaient de respecter le décret qui leur interdit de pratiquer leur religion.

La communauté religieuse ahmadie se réclame de l’Islam mais est considérée comme une secte par la plupart des courants de cette religion. Selon les ahmadis, Mahomet n’est pas le dernier prophète car c’est Mirza Ghulam Ahmad, prophète et fondateur du mouvement, qui a accompli la prophétie du retour de Jésus à la fin du XIXe siècle.

Les ahmadis sont 20 millions dans le monde et 200 000 en Indonésie. Dans de nombreux pays, comme au Pakistan, ils sont persécutés par les intégristes religieux. Le mois dernier, des fondamentalistes du Front de défense islamique avaient déjà chassé les membres d’une communauté ahmadie de leur mosquée dans la ville indonésienne de Makassar.
 
ATTENTION CES IMAGES PEUVENT CHOQUER
Cette vidéo amateur a été donnée à Andreas Harsono, un activiste de Human Rights Watch à Jakarta, par des témoins de la scène (Lire son commentaire ci-dessous). Les premières images correspondent à l’attaque de la maison et des véhicules. FRANCE 24 a préféré couper la fin du film, dont la violence est extrême, pour ne montrer que des images fixes. On y voit deux corps, apparemment sans vie, qui sont violemment frappés par les habitants sous les yeux de la police. Selon le porte-parole des ahmadis, seulement 20 officiers avaient été dépêchés sur place.
Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, journaliste à France24.

"Les autorités ont ouvert la porte à cette violence et l’ont d’une certaine manière légitimée."

Andreas Harsono est journaliste, blogueur et membre actif de l’organisation Human Rights Watch. Il ne fait pas partie de la communauté ahmadie.
 
J’ai beaucoup travaillé sur les persécutions de cette communauté et j’en connaissais certains membres. Si bien qu’après le massacre de dimanche, trois ahmadis ont appelé chez moi. Mais j’étais à Sumatra, ma femme m’a prévenu et je suis rentré en urgence.  À mon retour, j’ai pu écouter leurs témoignages et ils m’ont donné ces images. Ils cherchaient quelqu’un de crédible pour les aider à les diffuser. Ils ont passé la nuit dans mon salon et sont repartis lundi matin.  Il s’agit de trois jeunes éduqués qui travaillent à Jakarta et sont originaires de Cikeusik, à 7 heures de route à l’ouest de la capitale.

La semaine dernière, ils étaient rentrés au village pour aider leurs familles, parce que depuis plusieurs jours le bruit courait qu’il y aurait une attaque contre la communauté ahmadie. Les prêches accusant les ahmadis d’avoir un sang ‘haram’ (impur) se multipliaient, attisant la haine des fidèles à leur encontre. Mais la communauté ne se doutait pas que l’attaque serait d’une telle violence.

Nous avons envoyé la vidéo à une chaîne de télévision indonésienne. Mais ils n’en ont publié que le début, le moment où les attaquants arrivent devant la maison de l’imam et que les ahmadis sortent pour se défendre. La rédaction avait peur d’attiser la haine en montrant les scènes les plus choquantes. J’ai ensuite posté sur Internet la partie qui montre l’acharnement des assaillants, qui crient "Infidèle, infidèle" en frappant. Ils ont tous un ruban bleu sur la poitrine, ce qui confirme, selon moi, que tout ça était organisé.
 
"Les crimes haineux se sont multipliés dans le pays"

Ce qui est étonnant, c’est qu’aucun des témoins n’a évoqué la présence d’un groupe extrémiste spécifique, ce qui laisse penser qu’il s’agissait de fidèles "ordinaires", des fidèles endoctrinés par des prêches de plus en plus haineuses qui affirment que les ahmadis anéantissent la foi des autres croyants.

Je n’ai pas la preuve que les policiers sont complices des agresseurs, mais beaucoup de membres de la communauté ahmadie en sont persuadés, compte tenu de leur passivité pendant le lynchage. Ce qui est sûr, c’est que sur les dix dernières années, jamais une personne qui s’en est prise à un ahmadi n’a été condamnée.

En 2008, le gouvernement indonésien a émis un décret qui qualifie les ahmadis de blasphémateurs et prévoit 5 ans de prison pour toute personne qui enseigne cette doctrine religieuse. Depuis cette date, ils sont discriminés au quotidien. Ils ne peuvent pas avoir d’employés dans leurs fermes, leurs enfants sont maltraités à l’école et les crimes haineux se sont multipliés dans le pays. Ce sont les autorités qui ont ouvert la porte à cette violence et l’ont d’une certaine manière légitimée."