HAÏTI

Retour de "Bébé Doc" en Haïti : "Qu’il soit jugé pour ses crimes, ensuite on verra"

À l'occasion du retour, dimanche soir, en Haïti de Jean-Claude Duvalier, la presse internationale est revenue sur les multiples exactions dont est responsable l’ancien dictateur, qui dirigea l'île entre 1971et 1986. Les réactions de nos Observateurs sur place sont étonnamment mitigées sur la visite de "Bébé Doc" à Port-au-Prince.

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Jean-Claude Duvalier à son arrivée, dimanche soir. Photo : Clovis-Alexandre Desvarieux, postée sur son site blog.clopix.net

 

À l'occasion du retour, dimanche soir, en Haïti de Jean-Claude Duvalier, la presse internationale est revenue sur les multiples exactions dont est responsable l’ancien dictateur, au pouvoir entre 1971et 1986. Les réactions de nos Observateurs sur place sont étonnamment mitigées sur la visite de "Bébé Doc" à Port-au-Prince.

 

Après 25 années d’exil dans sa luxueuse résidence de la Côte d’Azur, Jean-Claude Duvalier a embrassé le sol de l’île dimanche soir. L'ancien "président à vie", fils de François Duvalier, alias "Papa Doc", avait été chassé du pouvoir par une révolte populaire en 1986. 

 

Jean-Claude Duvalier est, entre autres, accusé de détournements de fonds. Les autorités haïtiennes estiment que plus de 100 millions de dollars ont été détournés sous couvert d'œuvres sociales. L’ancien dictateur bénéficie pourtant toujours d’un certain soutien dans son pays d’origine, en témoigne l’accueil chaleureux que lui ont réservé ses partisans à son arrivée à l’aéroport. Et parmi ceux qui n’ont pas connu l’ère Duvalier, certains se disent prêts à tendre la main à celui que les organisations de défense des droits de l’Homme accusent de crimes contre l’humanité et d'actes de torture contre des milliers d'opposants.

 

"Bébé Doc" a déclaré être venu pour "aider le peuple haïtien" alors que le pays traverse une profonde crise politique. Le second tour de l'élection présidentielle, prévu le dimanche 16 janvier, a dû être repoussé car les résultats du premier tour n’ont toujours pas été proclamés. L’actuel président, René Préval, a déclaré qu’il pourrait d’ailleurs prolonger son mandat jusqu’à la mi-mai 2011. 

 

Selon l’ambassadeur de France en Haïti, Jean-Claude Duvalier aurait toutefois un billet retour pour la France le 20 janvier.

 

 

Arrivée de "Bébé Doc" à l'aéroport Toussaint-Louverture de Port-au-Prince, dimanche soir. L'ancien dictateur est accompagné de sa femme, Véronique Roy. Photos : Clovis-Alexandre Desvarieux. Toutes les photos sont postées sur le site blog.clopix.net

"On doit l’accueillir. L’important, c’est le message et non le messager"

Jean-Joseph Étienne, 29 ans, est avocat. Il travaille pour le site Radio Shalom Haïti, à Port-au-Prince.

 

J’ai été ému de savoir qu’il était rentré. Cela fait tellement longtemps que j’entends parler de lui ; ça fait du bien de le voir ici. C’est comme une résurrection. Je suis évidemment très partagé sur son bilan. Les Haïtiens ont subi beaucoup de choses sous la dictature de Duvalier, mais les conditions de vie et l’économie étaient bien meilleurs qu’aujourd’hui.

 

Comme la plupart de la population, je ne sais pas pourquoi il revient. Mais je voudrais qu’on l’accueille comme notre frère car s’il vient pour nous aider et se faire pardonner, on ne peut pas le lui refuser. Ce n’est pas le messager qui compte mais le message. Nous sommes plus cultivés, plus matures qu’avant, donc nous n’avons plus à avoir peur de lui. Les Haïtiens sont émotifs de nature mais il ne faut pas qu’ils soient troublés par ce retour."

 

Porte-clés à l'effigie de Jean-Claude Duvalier en vente dans un magasin d'Haïti. Postée sur Flickr par Mark Murmann.

"Un tigre restera toujours un tigre"

Peguy André Joseph alias "Le Positif" travaille dans la communication sociale à Saint-Marc.

 

J’ai 33 ans donc je n’ai quasiment pas connu la période durant laquelle Jean-Claude Duvalier était au pouvoir. Mais avec tout ce que j’ai lu et entendu sur lui, j’ai été extrêmement surpris de son retour au pays. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement du président René Préval l’a autorisé à rentrer avec un passeport diplomatique périmé [octroyé en 2005]. Je ne peux m’empêcher de penser que les autorités veulent faire diversion à un moment où le pays traverse une grave crise politique. Étant données les tensions qui existent actuellement, tout ce qui calmera le peuple est bienvenu.

 

Il dit venir pour 'aider le peuple haïtien', mais il a forcément des ambitions politiques. Pendant son exil en France, sa compagne Véronique Roy a fait de nombreux aller-retour vers Haïti. À chaque fois, elle reprenait contact avec les duvaliéristes sur place et les Tontons Macoutes [garde rapprochée de Jean-Claude Duvalier à l'époque de sa présidence]. Selon moi, elle préparait le retour de son mari.

 

Avant tout, ce qui me tient vraiment à cœur, c’est qu’il soit jugé pour tout ce qu’il a fait. C’était un dictateur, comme son père. Et un tigre restera un tigre. J’espère que les Haïtiens ne verront pas en Duvalier un homme providentiel. Il ne nous a pas encore prouvé sa sincérité. D’ailleurs, ni Préval, ni Aristide, ni Duvalier ne peuvent rien pour nous. Notre seul espoir c’est nous même, le peuple haïtien."

Un mur en Haïti, en août 2010. Postée sur Flickr par eleanoram.

Billet écrit en collaboration avec Ségolène Malterre, journaliste à France 24.