CHINE

La manifestation silencieuse d’un chauffeur de taxi à la rue

 À la place des habituelles publicités placardées sur le dossier des chauffeurs de taxi chinois, il y a dans celui-ci des affiches dénonçant les expropriations meurtrières ordonnées par les autorités.

Publicité

 

À la place des habituelles publicités placardées sur le dossier des chauffeurs de taxi chinois, il y a dans celui-ci des affiches dénonçant les expropriations meurtrières ordonnées par les autorités.

En entrant dans son taxi, cet internaute chinois est tombé sur des affiches rédigées par le chauffeur. Des phrases qui résonnent comme des slogans et que le conducteur a traduites en différentes langues (russe, italien, français, allemand…) afin que les passagers, quelle que soit leur nationalité, puissent comprendre la gravité de la situation.

 

Que ce soit pour installer des logements plus rentables, faire de la place pour l’exposition universelle ou dans le cadre d’une urbanisation massive des campagnes, nombreux sont les Chinois à avoir été chassés de leur terre. Les données officielles sont rares mais le ministère chinois du travail et de la sécurité avait avancé, en 2006, le chiffre de 3 millions d’expulsions par an.

 

Toutes ces photos, prises par un passager, ont été postées sur Sina le 8 janvier.

 

 

Sur cette affiche, le chauffeur a collé la photo d’une femme pendue au plafond de son balcon avec la mention :"Flash spécial : les démolitions forcées ordonnées par les autorités de Zhabei [district de Shanghaï] ont poussé une femme de 40 ans au suicide. ASSASSINS.”

 

Sur cette photo est écrit : "Battez-vous, luttez et levez-vous pour vos droits" et "Le 7 août 2009, elles [les autorités] publient un ordre de démolition. Quatre mois plus tard, le 25 janvier 2010, elles prennent ma maison. Elles mangent les gens sans même recracher un seul os. Et elles mentent en disant que c’est pour notre bien."

 

"Alors que tout le pays soutenait fièrement l’exposition universelle, mes deux maisons [situées dans un autre quartier] faisaient l’objet d’un ordre de démolition forcée. On a été obligé de signer une cession totalement déséquilibrée et de vivre dans la rue. En quatre mois, ils ont fait de mon ancien logement une résidence de petits appartements pour nouveaux riches."

 

"Deuxième phase de cette construction sans cœur sous prétexte de rénovation du quartier (…) : on nous a proposé une compensation de 149 600 yuans [soit 17 000 euros, sachant que le prix du mètre carré est, en moyenne, de 1500 euros à Shanghaï]. L'entreprise a fourni de faux documents au gouvernement pour qu’il autorise ces démolitions (…). On nous a forcés à signer. Comment le sceau du gouvernement du peuple peut-il être utilisé par des gens sans scrupule et contre le peuple ? "

 

"Pour les Chinois, si les médias s’intéressent à un dossier, les autorités seront obligées de mettre tout en œuvre pour le régler"

Moral (pseudonyme) est éditorialiste à Pékin. Il dirige le site naduan.com et a posté ces photos sur son fil Twitter.

 

Les expulsions du quartier de Zhabei ont été décidées le 7 août 2009 et ont été appliquées le 25 janvier 2010. Le logement du chauffeur a été détruit il y a un an, mais il a choisi de continuer à se battre pour ses droits. Il avait deux maisons, l'une et l'autre ont été détruites. Il a essayé d’en parler avec les autorités mais il n’a pas reçu de compensation. Les mots qu’il emploie sont à la fois violents et désespérés. Sa maison ayant été réduite en miettes, il a été contraint de vivre dans la rue. J’imagine qu’il a trouvé une solution temporaire depuis.

 

En Chine, la terre a été nationalisée, ce qui signifie que les habitants n’ont pas le droit de négocier le prix de l’endroit où ils habitent. C’est le gouvernement qui décide de quand et de comment il disposera de leur lopin. Et dans les périodes de flambée des prix de l’immobilier, les autorités locales détruisent un maximum de vieilles maisons car la revente des terrains rapporte énormément d’argent. Les compensations, elles, sont décidées par les autorités locales. Dans beaucoup de quartiers, elle ne représente qu’une partie infime de la valeur de la maison détruite.

 

Ici, nous avons un proverbe qui dit : 'Si vous n’avez pas d’autre choix, le cri vaut mieux que le silence'. Il est évident que ce chauffeur de taxi n’a pas le choix, car il n’obtiendra jamais justice puisque le tribunal appuiera la décision du gouvernement. Le seul moyen qu’il a de faire parler de lui et d’exprimer sa colère, c’est son taxi.

 

Pour les Chinois, si les médias - télévision, presse ou Internet - s’intéressent à un dossier, les autorités seront obligées de mettre tout en œuvre pour le régler. Quand une affaire fait beaucoup de bruit, il arrive que les représentants locaux se mobilisent et parfois même, se déplacent jusqu'à chez vous. Dans le pays, plusieurs options s'offrent à une personne qui s'estime victime d'une injustice : aller devant les tribunaux, solliciter les médias, mener des actions désespérées comme s'immoler ou se défenestrer, poster des photos de sa situation sur Internet (c’est le moyen le plus efficace et le plus populaire), etc. Mais dans tous les cas, le plus important, c’est de toucher le plus grand nombre de personnes possible. Et il est vrai que quand un cas devient populaire, les représentants locaux du pouvoir viennent vous voir et essaient de vous aider."