CHINE

Pire que les faux Levis : les "Bordeaux chinois", coupés à l'eau sucrée

Un nouveau scandale alimentaire vient d’éclater en Chine. Six personnes sont aujourd’hui en prison, accusées d’avoir frelaté du vin, en le coupant avec des produits chimiques. Contre toute attente, notre Observateur, sommelier à Pékin, pense que cette affaire pourrait améliorer la qualité du vin en Chine.

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Photo envoyée par Nicolas Carré.

 

Un nouveau scandale alimentaire vient d’éclater en Chine. Six personnes sont aujourd’hui en prison, accusées d’avoir frelaté du vin, en le coupant avec des produits chimiques. Contre toute attente, notre Observateur, sommelier à Pékin, pense que cette affaire pourrait améliorer la qualité du vin en Chine

 

Après le lait contaminé à la mélanine en 2008, c’est du vin frelaté qui s’est invité dans les rayons de supermarchés chinois. La presse chinoise rapporte cette semaine que les autorités ont été contraintes de fermer une trentaine d’entreprises viticoles et de retirer 5 000 cartons de bouteilles de vin rouge de Changli des magasins. Le comté de Changli est situé dans la province du Hebei (nord de la Chine), surnommée le "Bordelais de Chine". Selon les experts, certains producteurs de la région couperaient leur vin avec de l’eau sucrée, des colorants et des arômes artificiels. Ce mélange chimique serait susceptible de provoquer des dysfonctionnements cardiaques et des migraines et pourrait, dans certains cas, s’avérer cancérigène.

 

Les vins Changli de la région du Hebei, le "Bordelais de Chine". Photo publiée sur Flickr par RH Kamen

Billet rédigé en collaboration avec Peggy Bruguière, journaliste à France24. 

"Le vin en Chine est d’abord une question d’image"

Nicolas Carre est sommelier et consultant en vins. Il travaille à Pékin, où il est aussi directeur pédagogique d’une école de sommellerie.

 

Je pense que le scandale du vin frelaté va changer les choses en Chine. Les Chinois voudront savoir ce qu’ils boivent, et apprendre à distinguer les bons vins des mauvais.

 

Sans en venir au label AOC [Label français garantissant l’origine et la qualité des produits], le gouvernement va être contraint d’édicter certaines règles, comme il l’a fait après l’histoire du lait contaminé. Il devra, par exemple, imposer qu’un vin soit fabriqué avec au moins 80 % de cépages proprement chinois. Aujourd’hui, presque la moitié des produits sont coupés avec des vins chilien et australien. Quand vous êtes connaisseur, vous le sentez : le vin est dilué, on reconnaît qu’il a été vinifié [transformation du jus de raisin en vin] à la va-vite. Un jour, un producteur chinois m’a dit : "C’est tellement facile de fabriquer du vin, pourquoi aurais-je besoin d’un œnologue ?". Le marché du vin en Chine est encore très jeune. C’est plus une histoire de marketing qu’un véritable goût pour le vin.

 

La société "Great Wall" [Muraille de Chine] produit 15 % de la production nationale de vin en Chine. L'appellation "Great Wall" est sujette à des contrefaçons. Photo publiée sur Flickr par M Mienik.

 

Le gouvernement chinois s’est rendu compte qu’il existait un véritable marché pour le vin. Il y a cinq ans, il a décidé de lancer une campagne de prévention contre le baijiu, un alcool blanc à base de riz, consommé cul sec tout au long du repas. Cet alcool à 60 degrés provoquait trop d’accidents de la route. Ça a été l’occasion pour les autorités de légitimer ses choix économiques en faveur du vin, un alcool un peu moins fort. Aujourd’hui, le pays est devenu le sixième producteur de vin au monde. En Chine, il faut faire de l’argent vite, donc la quantité prime sur la qualité. Mais ce n’est qu’une question de temps. En France, nos grands-parents buvaient de la piquette !

 

"Sur une année, il y a plus de vin Château Lafite vendus en Chine qu’en France"

 

Le vin de Bordeaux suscite un véritable engouement, et notamment le Château Lafite [un domaine viticole du sud- ouest de la France qui produit un des vins les plus prestigieux du monde]. Les prix de ces bouteilles sont aujourd’hui tellement exorbitants qu’un économiste chinois compare cette folie spéculative à la bulle Internet de 2 000. Il incite d’ailleurs à vendre les bouteilles avant que leur valeur ne dégringole. Mais selon moi, les prix vont redescendre et se stabiliser.

 

Dîner et cérémonie d'ouverture d'un magasin de vins à Xiamen (province du Fujian). Photo envoyée par Nicolas Carré. 

 

Il y a une vraie passion en Chine pour les vins rouge français. Sur une année, il y a plus de bouteilles de Château Lafite vendus ici qu’en France. Tout le monde a entendu parler de ce vin, mais en vérité très peu de Chinois l’ont goûté. C’est un produit très élitiste, importé de France, qui reste l’apanage des collectionneurs et des adeptes de ventes aux enchères.

 

"Les Chinois boivent encore le vin comme le baijiu, dans un petit verre et cul sec"

 

Par ailleurs, il y a beaucoup de contrefaçons de vin en Chine. Les étiquettes de vin français sont copiées et les bouteilles remplies de mauvais vin. Je vois souvent des "Château Lafeit". Certaines bouteilles contrefaites sont même vendues aux enchères. C’est dire à quel point le vin en Chine est d’abord une question d’image, et que les vrais connaisseurs sont encore rares. Lors d’une dégustation de vins ou d’une vente, la plupart des personnes présentes ne sont pas des professionnelles. Ce sont de riches propriétaires qui viennent avec leurs amis. Ils sont là parce que c’est branché de s’intéresser au vin. Ce serait pareil pour des chaussures ou des Mercedes ! Les Chinois boivent encore le vin comme le baijiu, dans un petit verre, et cul sec. D’ailleurs, ils ne recrachent pas les vins qu’ils goûtent, et certaines dégustations tournent à la beuverie."

 

Dégustation de vins à Pékin.Photo envoyée par Nicolas Carré.

 

Des étudiants en sommellerie en visite dans une cave au nord de Pékin. Photo envoyée par Nicolas Carré.