EGYPTE

Les Frères musulmans font-ils le jeu de Moubarak ?

 A l’approche des élections législatives, les Frères musulmans, mouvement politique islamiste, s’attirent les foudres de toutes parts. D’un côté, le parti au pouvoir est déterminé à ce que le mouvement perde son statut de principale formation d’opposition au Parlement, de l’autre, les partis d’opposition reprochent au mouvement de faire le jeu du pouvoir en ne boycottant pas un scrutin qu’ils jugent "biaisé". Alors qu’ont à gagner les Frères musulmans en participant à cette élection ?  

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Un mur d'affiches électorales au Caire, en Egypte. Postée sur Flickr Chris Szabla.

 

A l’approche des élections législatives, les Frères musulmans, mouvement politique islamiste, s’attirent les foudres de toutes parts. D’un côté le parti au pouvoir est déterminé à ce que le mouvement perde son statut de principale formation d’opposition au Parlement, de l’autre, les partis d’opposition reprochent au mouvement de faire le jeu du pouvoir en ne boycottant pas un scrutin qu’ils jugent "biaisé". Alors qu’ont à gagner les Frères musulmans en participant à cette élection ?

 

Dans l’Egypte de Moubarak, le Parti national démocratique (PND) contrôle actuellement 417 des 454 sièges du Parlement égyptien. Une majorité absolue qu’il semble, à la veille des élections législatives du 28 novembre 2010, vouloir conserver par tous les moyens. Parmi les manoeuvres orchestrées par le régime, l’opposition dénonce l’annulation de la supervision des bureaux de vote par les juges, ainsi que les évictions de journalistes jugés trop critiques. Deux courants d’opposition, Le Mouvement national pour le changement, conduit par l'ancien dirigeant de l'AIEA el-Baradei, et "Kifaya"("Assez", ndlr), ont appelé au boycott des élections. Le manque de transparence du scrutin explique le peu d’intérêt des Egyptiens pour ces élections : seulement 20% des électeurs ont retiré leurs cartes.

 

Pourtant, les Frères musulmans, principale force d’opposition détenant un cinquième des sièges au Parlement, ont choisi de participer au scrutin, provoquant la désapprobation des autres opposants. Privés de parti depuis 1982, après l’arrivée de Moubarak au pouvoir, les membres du mouvement se présentent sous les bannières de petits partis d’opposition ou, plus souvent, comme candidats indépendants. Depuis quelques semaines, les membre du mouvement font l’objet d’arrestations massives et plusieurs affrontements violents ont éclaté entre militants et forces de police. Le représentant du groupe au Parlement, Saad Al Katatni, a dit avoir été, il y a trois jours, la cible d’une attaque.

Les Frères musulmans représentent un mouvement islamiste fondé par Hassan Al-Banna en 1928. La confrérie, qui prône l’instauration de la charia, est aussi connue pour avoir perpétré des attentats contre la classe dirigeante égyptienne. Elle a été interdite puis autorisée à plusieurs reprises par le pouvoir égyptien.

 

Affrontements entre la police et des partisans des candidats des Frères musulmans à Talkha, au nord de l'Egypte. Postée sur YouTube par  Waelabbas.

"Il vaut mieux avoir un petit noyau d’opposition que rien du tout"

Mohammed Al-Dahshan est économiste au Caire.

Il est plus qu’évident que le pouvoir en place a tout fait pour barrer le chemin à toute force d’opposition qui participerait à ces élections. Mais je ne pense pas pour autant que les Frères musulmans, ou n’importe quel autre parti d’opposition, doivent boycotter le scrutin. Normalement, le but de l’appel au boycott est d’avoir un taux de participation tellement faible que les élections seront caduques. Or, même avec 5% de participation, le pouvoir en place validera les résultats. Je pense donc qu’il vaut mieux participer à ce processus quitte à avoir un petit noyau d’opposition au sein du Parlement que de laisser le champ complètement libre devant le PND.

 

L’opposition égyptienne est trop divisée et beaucoup de partis aimeraient être à la place des Frères musulmans qui restent, qu’on le veuille ou pas, la force d’opposition notoire. Le mouvement doit donc assumer ce rôle jusqu’au bout. "

 Cet article a été rédigé en collaboration avec Sarra Grira, journaliste à France 24.

"Je pense que c’est une grave erreur politique de la part des Frères musulmans"

Abdul Monem Mahmoud est un journaliste égyptien proche du mouvement des Frères musulmans. Il écrit ce billet de blog.

 

Se présenter ou voter lors des élections est un droit garanti par la Constitution, et l’on peut dire que, de ce point de vue-là, les Frères musulmans se placent dans un processus qui se veut démocratique.

 

Mais cette année, les circonstances des élections législatives sont particulières. En 2005, il y avait un juge pour surveiller chaque urne, et c’est la procédure normale. Mais cette année, il y aura un juge pour surveiller 100 urnes, ce qui est ridicule et montre bien que ce n’est qu’une question de forme. De même, les observateurs internationaux ont été empêchés de faire leur travail et les acteurs de la société civile égyptienne n’ont toujours reçu aucune autorisation de la part du gouvernement pour avoir un droit de regard sur la transparence du processus électoral.

 

Même Moufid Chihab, le ministre des Affaires parlementaires, et une des principales figures du Parti national [le parti actuellement au pouvoir], a même déclaré que les 88 sièges que les frères musulmans ont obtenus lors des élections législatives de 2005 étaient une erreur qui ne se reproduirait pas.  C’est bien la preuve que se sont eux qui tiennent les ficelles du scrutin.

"Les élections sont  la meilleure période pour un coup "marketing" et pour assurer leur visibilité médiatique"

 

Mais malgré ce contexte, les partisans de l’organisation des Frères musulmans font le choix de se présenter aux élections, tout en condamnant les conditions dans lesquelles elles se tiendront. Ce choix est dû à leur intime conviction que les élections sont  la meilleure période pour un coup "marketing" et pour assurer leur visibilité médiatique. Au final, tous les journaux parlent d’eux en ce moment. Ils profitent donc de cette campagne électorale pour se rapprocher des gens, leur parler, véhiculer tant leurs idées politiques que l’idéologie qui fonde le mouvement.

 

C’est aussi l’occasion de redorer leur blason tant aux yeux de l’opinion publique égyptienne, que des pouvoirs occidentaux. Ils tentent de convaincre les premiers sur la nécessité du changement en se présentant comme une force politique digne de confiance. Et ils donnent aux seconds un gage de démocratie en se soumettant au processus électoral. Et lorsque les autres forces d’opposition leur reprochent leur engagement dans des élections factices, ils ne manquent pas de clamer qu’ils saisissent précisément cette occasion pour dénoncer les agissements du gouvernement et présentent leur participation comme un "sacrifice" pour mettre la lumière sur la corruption du régime. Il faut dire que la non-reconnaissance de l’organisation comme parti politique joue un grand rôle dans cette décision. Privés de statut légal [les Frères musulmans ne sont pas autorisé à former de parti depuis 1982], les militants veulent acquérir la légitimité qui leur manque en siégeant au Parlement. Ils font donc tout pour décrocher des votes.

"En acceptant de participer à ces élections, les Frères musulmans les reconnaissent indirectement comme libres et transparentes"

 

 

Mais ce choix est une grave erreur politique. En acceptant de participer à ces élections, les Frères musulmans les reconnaissent indirectement comme libres et transparentes, ce qui sert les intérêts du pouvoir qui pourra, de fait, se défendre de trafiquer les élections, étant donné que certains opposants se prêtent au jeu. Cette démarche traduit à mon sens un manque de maturité et de stratégie politique. Je parie que le 29 novembre, au lendemain de ces élections, où ils n’obtiendront que très peu de sièges, les responsables de l’organisation inviteront les journalistes à une conférence de presse pour déclarer que ce processus électoral était frauduleux, d’où leur défaite. La bonne stratégie aurait été de se présenter comme candidat, de profiter de la visibilité de la campagne et de se retirer à la veille du scrutin et réussir à la fois le pari médiatique et politique. Mais en y participant jusqu’au bout, les militants indépendants des Frères musulmans ne font participer à la mascarade. Le Parlement qui en résultera sera une honte aux yeux du peuple égyptien".