ARABIE SAOUDITE

La joie avortée des cinéphiles saoudiens

 La nouvelle avait fait de nombreux enthousiastes : voilà qu’on annonçait l’ouverture d’une salle de cinéma à Dammam (est de Ryad), la première depuis 30 ans !

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Façade de la salle de projection.

 

La nouvelle avait fait de nombreux enthousiastes : voilà qu’on annonçait l’ouverture d’une salle de cinéma à Dammam, une ville située à l'est de Ryad, la première depuis 30 ans !

 

L’information avait même été relayée par le très sérieux quotidien saoudien basé à Londres "Al Hayat" : une salle de cinéma commerciale avait été ouverte le 16 novembre à l’occasion des vacances de l’Aïd. Selon le journal, le cinéma était pour l’instant dédié à des projections de films pour enfants, mais une plus grande salle serait en cours de construction pour accueillir un public adulte, le tout pour 25 riyals la séance (environ 5 euros).

 

Une fausse bonne nouvelle, car à peine une semaine plus tard, l’information était démentie. Ce que les journalistes avaient pris pour une salle de cinéma n’était qu’une salle de projection en "5 dimensions" destinée au "développement intellectuel des enfants". Aucun film de cinéma n’y est projeté, uniquement des films d’animations spécialement conçus pour ce type de salle (3D, fauteuils qui bougent, etc.). Les journalistes d’"Al Hayat" auraient été induits en erreur par le directeur du complexe qui aurait employé le mot "cinéma". L’annonce a, quoi qu'il en soit, provoqué un certain enthousiasme et de nombreuses familles se sont rendues sur place. Un comité religieux s’est même déplacé pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un cinéma, divertissement proscris dans le pays.

 

Le pays est privé de salle de cinéma grand public depuis la fin des années 1970, les autorités religieuses ayant jugé cet art immoral et subversif. Il n’existe en Arabie saoudite que quelques salles destinées à des projections privées ou à caractère exceptionnel. Le premier long métrage saoudien, "Dhilal Assamt" ("Les ombres du silence") ne date que de 2006. Quant aux projections ou aux manifestations cinématographiques, elles sont rarissimes. La Compétition des films saoudiens a été interrompue dès sa première édition, en 2008, bien qu’elle ait été initiée par le ministre de la Culture et de l’Information Iyad Madany. Quant au Festival du film de Djeddah, lancé en 2006, il a été interdit en juillet 2009.

Façade de la salle de projection. Les photos ont été prises par notre observateur grâce à un téléphone portable.

 

Cet article a été rédigé avec la collaboration de Sarra Grira, journaliste à France 24.

"Je ne doute pas qu’une vraie salle de cinéma voit le jour d’ici à un ou deux ans"

Mohammad Alsaeedi est un ancien journaliste saoudien. Il habite près de Dammam, ville située dans l’est du pays.

 

La nouvelle de l’ouverture de cette salle nous a surpris, surtout que le propriétaire du complexe était connu pour appartenir à une branche religieuse assez radicale ('Jama’at Attakfir'). Nous avons, de fait, cru à une intervention des autorités et avons pris cela pour un geste symbolique de la part de la monarchie qui multiplie les initiatives de modernisation depuis quelques temps.

 

Nous ne sommes pas étonnés que cette expérience ait été tentée à Dammam plutôt que dans la capitale [Riyad] ou à Djeddah. En effet, la région de l’Est (Asharqiya) est connue pour son ouverture par rapport aux autres régions du pays. Cela s’explique par des raisons géographiques : nous sommes ici à 30 minutes du Bahreïn et à 45 minutes de Dubaï. Les habitants de ma région passent donc souvent leurs week-ends dans ces pays, où le cinéma est une activité normale. De fait, quand la nouvelle de l’ouverture de cette salle s’est propagée, ce sont plutôt les habitants des autres villes, notamment de Riyad, qui s’y sont précipités.

 

De nombreux journaux locaux ont repris la nouvelle et ont recueilli les réactions des citoyens. Tout le monde attendait ça avec impatience. Malheureusement, c’était une fausse nouvelle et les responsables ont déclaré que les journalistes avaient mal compris le communiqué de presse. Personnellement, je ne pense pas qu’il s’agisse d’une erreur ou d’une mauvaise interprétation. Je crois que c’était davantage une manière de la part des autorités de voir comment les gens réagiraient face à une telle annonce. Je ne doute pas qu’une vraie salle de cinéma verra le jour d’ici à un ou deux ans dans le pays."