L’élection présidentielle burkinabée s’est déroulée le 21 novembre dans le plus grand calme. Le taux de participation risque toutefois d'être bien faible, en partie à cause de l'absence de suspense qui a pu décourager certains, mais aussi en raison de problèmes de distribution de nouvelles cartes d'électeurs.
 
Les bureaux de vote burkinabés devaient accueillir quelque 3,2 millions de personnes, sur près de 7 millions de citoyens en âge de voter. Le taux de participation ne sera connu que ce jeudi, quand la Commission électorale nationale indépendante (Céni) annoncera les résultats. Mais l'issue du scrutin ne fait aucun doute : le président sortant Blaise Compaoré, qui tient les reines du pays depuis 23 ans, devrait en être le grand vainqueur. Le quotidien d'État "Sidwaya" a d'ailleurs déjà annoncé que, selon ses "recoupements d'informations", le président Compaoré arrivait en tête avec 80,98 % des suffrages... Ce serait donc mieux qu'en 2005, où ce dernier avait déjà été réélu avec 80 % des suffrages.
 
Les missions d’observation (Cedeao, COIA, Raddho) chargées de signaler les dysfonctionnements ou irrégularités du scrutin sont unanimes : "Une bonne maîtrise des procédures de vote par les agents électoraux et un bon déroulement du vote conformément aux normes en vigueur" ont caractérisé la journée de dimanche. La presse burkinabée rapporte d’ailleurs que certains observateurs électoraux se sont réjouis de l’exemplarité du vote... dès 11h dimanche matin.
 
Pourtant lors d’une conférence de presse donnée hier à Ouagadoudou, Me Bénéwendé Stanislas Sankara, Hama Arba Diallo, Boukari Kaboré et François Ouampoussogo Kaboré (quatre des six candidats issus de l'opposition) ont réclamé, en chœur, l’annulation du scrutin et la dissolution de la Céni. Parmi les "graves irrégularités" dont elle serait responsable, ils ont notamment pointé du doigt la "non légalité" des cartes d’électeurs et des failles dans leur acheminement, qui auraient empêché des milliers de Burkinabés de voter.
 
Délivrés par l’Office national d’identification (ONI) après une campagne de sensibilisation lancée en début d'année par le gouvernement, ces cartes doivent, selon l’article 53 du code électoral burkinabé, fournir les informations suivantes : nom et prénom(s); date de naissance; lieu de naissance; filiation; circonscription électorale; bureau de vote; numéro attribué dans le bureau de vote.
 
 

"Cette élection est un massacre électoral"

Yameogo Baggio, 35 ans, est responsable d’une ONG française basée à Koudougou.
 
Je suis inscrit sur les listes électorales depuis le mois d’avril. Quand je suis arrivé dimanche à l’école qui servait de bureau de vote, on n’a pas retrouvé ma carte d’électeur, alors que j’ai vu de mes propres yeux mon nom sur la liste posée sur la table !
 
Cette élection est un massacre électoral ; le parti au pouvoir a profité de l’ignorance des gens. J’ai aussi entendu parler de présidents de bureaux de vote menacés par des gens qui n’avaient pas les documents, mais qui voulaient voter quand même. S’ils y sont parvenus, et j’en suis sûr, c’est scandaleux.
Une femme vote dans un bureau de la province du Houet, dans l'ouest du Burkina Faso. Photo prise par Patrick Kader Karantao

"On a donc laissé des gens voter avec des actes de naissance"

Patrick Kader Karantao est journaliste au service régional du quotidien "Sidwaya" (un journal public). Dimanche dernier, il a couvert le vote dans la province du Houet, dans l'ouest du Burkina.
 
Les bureaux ont ouvert vers 6h et les électeurs arrivaient au compte goûte. Certains venaient juste avec le récépissé fourni avec la carte d’identité ou avec un acte de naissance, des papiers qui ne sont pas des documents officiels.
 
Le gouvernement avait lancé en mars dernier une campagne pour inciter les citoyens à demander avant le vote une carte nationale d’identité burkinabée (CNIB). L’Office nationale d’identification (ONI) a été tellement sollicité qu’il n’a pas pu délivrer toutes les cartes d'électeur. Tout n’était pas prêt.
 
On a donc laissé des gens voter avec des actes de naissance, alors que ce n’est pas conforme au code électoral. Certains m'ont rapporté ne pas avoir mis leur doigt dans l’encre indélébile après leur passage dans l’isoloir, ce qui leur aurait permis de voter une deuxième fois. Il y avait aussi beaucoup d’erreurs sur les cartes d’électeurs, notamment des cartes sans date ni lieu de naissance. D'autres se sont inscrits sur les listes électorales, mais n’ont pas été voter car ils sont fatigués du régime en place.
 
Après le vote, les électeurs doivent tremper leur doigt dans un encrier. Photo prise par Patrick Kader Karantao.
 
 
 

"Pourquoi venir se plaindre d'une carte électorale incomplète le jour du vote ?"

Yacouba Ouedraogo est sympathisant du parti de Blaise Compaoré, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Le jour du scrutin, il était responsable d'un bureau de vote à Bobo-Dialousso, la capitale économique du pays.
 
Les plaintes de l’opposition sont fondées principalement sur des on-dit. Il y a bien dû y avoir quelques erreurs mais, dans l’ensemble, le vote s’est bien passé.
 
Dans mon bureau de vote, on vérifiait d’abord deux choses : que l’électeur n’avait pas déjà de l’encre sur les doigts et que sa carte d’électeur n’avait pas reçu de tampon officiel de la Céni. Une fois ces deux éléments vérifiés, l’électeur pouvait se présenter devant le président du bureau de vote qui contrôlait que l'électeur ne s'était pas trompé de bureau.
 
Moi, j’ai travaillé ce jour-là de 5h du matin à 22h et je n’ai pas constaté de problèmes. Deux agents de sécurité et deux membres du Conseil constitutionnel étaient présents. Des membres de la Céni étaient arrivés dès l’aube pour distribuer leur carte aux électeurs qui n’étaient pas venus la retirer à temps.
 
Les cartes d’électeurs ont été envoyées parfois plusieurs semaines avant le vote. Pourquoi certains ont-ils découvert le jour du vote que leur lieu et leur date de naissance n'étaient pas inscrits sur leur carte ? C’est comme Sankara qui n’a pas voulu voter [le candidat Bénéwendé Stanislas Sankara, chef de file de l'opposition, a refusé d'exercer son droit de vote parce que sa carte d'électeur, qui ne comportait pas de lieu de naissance, était irrégulière, NDLR]. En tant que juriste, il aurait dû montrer l’exemple à ses électeurs en se préoccupant avant dimanche de la validité de sa carte. Il y a un manque de volonté derrière tout cela.
 
Les électeurs doivent pointer leur nom et prénom sur les listes électorales pour pouvoir voter. Photo prise par Patrick Kader Karantao

"Dans l'isoloir, un homme a contraint ma vieille tante a voter pour Compaoré"

David Zoungrouna a 21 ans. Il est étudiant en 1ère année de géographie à l’université de Koudougou, à 100 kilomètres de Ouagadougou.
 
Je me suis inscrit sur les listes électorales pour recevoir ma carte d’électeur. Selon la Céni, on pouvait la retirer au bureau de vote le jour du scrutin. Mais on n’a pas retrouvé ma carte. Beaucoup de cartes n’ont pas été retrouvées ce jour-là. Il se dit ici que le parti majoritaire a retiré les cartes des retardataires et les a données à d’autres électeurs.
 
Ma tante, qui a 70 ans, a tenu à aller voter dimanche. Quand elle est arrivée dans l’isoloir, il y avait un membre du bureau de vote qui lui a proposé de l’aide. Sauf qu’au lieu de l’aider comme il le prétendait, il a mis son doigt dans l’encrier et a dirigé de force sa main sur la fiche de Compaoré. Elle a protesté, mais étant âgée et ne parlant pas français, personne ne l’a écoutée.
 
La veille du scrutin, un convoi de jeunes venant de Ouagadougou a débarqué dans une camionnette, conduit par un homme plus âgé. En descendant du véhicule, l’homme leur a remis des enveloppes et leur a dit que des couchages étaient installés dans les salles de l’école qui servent de bureaux de vote, mais qu’ils devraient décamper le lendemain à 4h du matin pour que les organisateurs du vote puissent préparer les salles. Dans les enveloppes, il y avait un pourboire, une carte d’identité et une carte d’électeur. Le lendemain à 4h, ils ont été réveillés à l’aube pour libérer les lieux et ne pas attirer l’attention. Ils sont revenus voter à l’ouverture officielle du bureau, puis sont repartis dans leur camionnette.
 
Pour moi, cette élection est une mascarade. Les gens commencent à comprendre qu’il faut que les choses changent. Surtout chez les jeunes. Moi, je savais que le résultat du vote était couru d’avance. Mais j’aurais voulu contribuer à ma manière, surtout que ça aurait été pour moi mon premier vote.
 
Une vieille femme vote dans un bureau de Ouagadoudou. Photo : Jade Productions