RUSSIE

Les Russes vent debout contre les sacrifices de moutons en pleine rue

 Le 16 novembre, des millions de musulmans ont célébré le Qurban Bayram, (l’équivalent, en langue turque, de l’Aïd el-Kabir). La tradition veut que, pour clore la journée de festivités, les fidèles sacrifient un mouton. Mais les mises à mort, parfois organisées à même le trottoir, ne sont pas du goût de tout le monde.

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Une femme passe à proximité d'un endroit où sont sacrifiés les moutons à Tver, le 16 novembre.

 

Le 16 novembre, des millions de musulmans ont célébré le Qurban Bayram (l’équivalent, en langue turque, de l’Aïd el-Kebir). La tradition veut que, pour clore la journée de festivités, les fidèles sacrifient un mouton. Mais les mises à mort, parfois organisées à même le trottoir, ne sont pas du goût de tout le monde.

 

Dans le Caucase du Nord, au Tatarstan ou encore en Bachkirie, régions à majorité musulmane où vivent les peuples turcs (peuples dont la langue fait partie de la famille des langues turques), les célébrations se sont passées sans incident particulier. En revanche, dans des endroits où les populations sont à majorité chrétiennes orthodoxes, comme à Moscou ou à Saint-Petersbourg, et qui ont récemment connu une forte migration musulmane, des citoyens ont fait part de leur indignation face aux égorgements de moutons organisés dans des lieux qu’ils jugent inadaptés.

 

L’année dernière, le sacrifice d’un mouton dans le bac à sable d’un square de Moscou avait révolté les habitants. Depuis, les autorités réligieuses musulmanes ont exigé des fidèles que les rituels soient observés dans l’espace privé et qu’une certaine discrétion soit de mise pendant les célébrations. Bien qu’aucun incident de ce genre n’ait été signalé cette année, plusieurs plaintes ont été rapportées concernant des cadavres de moutons traînés dans la rue, attachés près d’un arrêt de bus ou égorgés dans des camionettes garées à proximité des mosquées.

 

À Tver, les musulmans ont sacrifié l’animal devant une église située à proximité de la mosquée. À Vladivostock, des égorgements ont été organisés devant une garderie. L’importance des rassemblements autour des mosquées aux heures de prières a aussi posé un problème. À Moscou, des femmes auraient été empêchées de rentrer chez elles ou d'aller à leur travail par des hommes qui refusaient qu’elles passent à côté d’eux pendant la prière.

 

Les plus raisonnés des deux communautés essaient de trouver des solutions pour que chacun puisse répondre à ses propres besoins. Certains chrétiens russes ont proposé de construire davantage de mosquées avec des cours fermées. Les musulmans ont suggéré que les sacrifices aient lieu hors de la ville, dans des espaces réservés à cet effet. Mais ces tentatives de discussions sont parasitées par les échanges haineux sur les forums internet entre les militants d’extrême droite, qui appellent à "nettoyer les villes de la racaille musulmane", et les extrémistes musulmans, qui répondent qu’ "il faut trancher la gorge des salauds infidèles et non des moutons".

 

 

Sacrifice de mouton à Moscou. Vidéo postée sur YouTube par Papik007.

Sacrifices à Moscou pendant la fête de Qurban Bayram

Toutes les photos ont été postées par S.Mukhamedov sur son blog.

 

"Je suis musulman mais opposé à toute sorte de sacrifice"

 

Azamat, 45 ans, est né dans le nord du Caucase mais vit près de Moscou depuis 20 ans. Il est homme d’affaires.

 

Je suis musulman mais je ne suis pas avec zèle toutes les traditions. Je désapprouve la pratique de mise à mort d’animaux pour raisons religieuses et je suis contre les sacrifices en général, que ce soit sur une place bondée ou dans un espace privé. Où que cela se passe, c’est mal. On est au XXIe siècle, on peut être croyant sans pour autant tuer des êtres vivants."

"Le problème, c’est que les fêtes musulmanes n’ont pas le même statut dans toutes les régions"

 

Konstantin, 23 ans, est historien à Saint-Petersbourg. À la suite de la vague de critiques contre les musulmans déclenchée par cette polémique, il préfère rester anonyme.

 

Pour moi, comme pour chaque musulman, le repas de l’Aïd est très important. Il symbolise la compassion et la grâce divines envers les hommes. L’histoire raconte que lorsque qu’Ibrahim (Abraham) a montré qu’il était prêt à sacrifier son fils pour Dieu, Dieu a remplacé son fils par un agneau. Mais notre foi reste le plus grand sacrifice que nous puissions faire à Dieu.

 

Cette année, comme l’année dernière, je n’ai pas pu sacrifier moi-même de moutons. À Saint-Petersbourg, où je vis, les sacrifices ont eu lieu à la périphérie extérieure de la ville ou dans des régions alentours. Les choses sont compliquées pour ceux qui veulent observer le rituel, notamment parce que Qurban Bayram ne correspond pas à un jour férié dans la région. Pour la plupart des musulmans de Saint-Petersbourg, la célébration s’est limitée à aller à la mosquée après le travail. Mais parce qu’il n’y a pas assez de mosquées, pendant les prières, la foule s’est rassemblée dans les rues alentours, dans un froid glacial. Il y a seulement deux mosquées dans ma ville et quatre à Moscou, alors que ces deux villes comptent des centaines de milliers de musulmans.  

 

Le problème, c’est que les fêtes musulmanes n’ont pas le même statut dans toutes les régions. Dans certaines, les fêtes correspondent à des jours fériés alors que dans d’autres, même dans des endroits où résident un nombre important de musulmans, ce sont des jours ouvrés. À Saint-Petersbourg, il y a deux fois plus de musulmans que dans la région caucasienne de l’Ingouchie. Pourtant, le jour de Qurban Bayram est férié pour eux mais pas pour nous. Ce que ça engendre (des rues bondées aux alentours des mosquées et des sacrifices dans des endroits inadaptés) rend la vie impossible aux musulmans, comme aux non-musulmans.

 

C’est un problème politique qui devra être résolu un jour ou l’autre parce que le nombre de musulmans dans les villes traditionnellement orthodoxes augmente chaque année.

 

Aujourd’hui, l’islam fait partie intégrante de l’histoire et de la culture russes. Sans l’islam, on ne peut pas comprendre le passé de la Russie. Si les gens ne comprennent pas ça et qu’aucun dialogue constructif entre les différentes croyances existe, ça posera des problèmes dans le futur. La société russe est déjà divisée entre les propriétaires et les autres, entre les différentes classes et entre les ethnies. Des divisions religieuses seraient de trop."

 

 

Des musulmans prient le jour de Qurban Bayram dans les rues adjacentes à la mosquée centrale de Moscou. Photo postée par S.Mukhamedov sur son blog.