COTE D'IVOIRE

L'élection la plus chère d'Afrique, mais des agents de rencensement toujours impayés

Le coût de l'organisation du scrutin en Côte d'Ivoire est estimé à 300 millions d'euros, ce qui en fait l'élection la plus chère d'Afrique si l'on ramène ce coût au nombre d'habitants. Pourtant, les agents de recensement qui ont travaillé dans les bureaux de vote n'ont toujours pas été payés et ils commencent à s'énerver. 

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Un responsable ivoirien tente de calmer les agents de la Commission électorale indépendante qui demandent le paiement de leurs salaires revêtus de leur uniforme.

 

Alors que le premier tour de la présidentielle ivoirienne s’est tenu dimanche dans le calme, les résultats tardent à arriver. Selon la Commission électorale indépendante (CEI), le taux de participation avoisinerait 80% : l’un des chiffres "les plus élevés au monde", selon le représentant spécial de l'ONU. L'élection est aussi présentée comme la plus ouverte depuis l’Indépendance, en 1960. Le président sortant et candidat du Front populaire ivoirien (FPI), Laurent Gbagbo, serait ainsi au coude-à-coude avec Alassane Ouattara, du Rassemblement des républicains (RDR). Quant au coût de l'organisation du scrutin, il est estimé à 300 millions d'euros, ce qui en fait l'élection la plus chère d'Afrique si l'on ramène ce coût au nombre d'habitants. Pourtant, les agents de recensement qui ont travaillé dans les bureaux de vote n'ont toujours pas été payés. Ils commencent donc à s'impatienter...

"On veut l’argent, vous êtes des voleurs"

Un autre observateur, qui souhaite aussi rester anonyme, confirme que les agents de la CEI manifestent devant le lycée moderne d’Abobo.

Nous manifestons depuis deux jours pour être payés. Ils nous disent d'être patients. Mardi, un responsable de la CEI a essayé de calmer la foule. Il n'y est pas parvenu. Il a ensuite voulu sortir en voiture, mais les manifestants se sont couchés devant ses roues.

La police est présente, c'est tendu mais pas violent. Les manifestants chantent et crient : "On veut l’argent, vous êtes des voleurs." Ils disent aussi : "Déjà que nous n'avons eu aucune assistance pendant le scrutin, rien à manger, pas une goutte d'eau, maintenant ils nous volent notre argent !"

Heureusement, ils ont commencé à payer. 15 000 francs CFA pour chaque président de bureau de vote et 10 000 Francs CFA [15 euros] pour les deux secrétaires de chaque bureau de vote. Mais les agents sont mécontents de la somme et ils n'ont pas de contrat de travail. C'est vrai qu'il n'y a eu aucun problème dans mon bureau de vote, juste un petit retard, mais il n'est pas normal de traiter de la sorte ceux qui assurent un scrutin impartial.

'Nous n'avons toujours pas été payés pour notre travail dans les bureaux de vote"

Notre Observateur était responsable d'un des bureaux de vote d'Abobo, un quartier du nord d'Abidjan, la capitale. Il préfère rester anonyme.

Dimanche, le jour du scrutin, tout se passait bien dans mon bureau de vote à Abobo. Mais ensuite, nous avons vite constaté que la CEI ne respectait pas ses engagements. Il était prévu que nous recevions un repas et des boissons. Nous sommes arrivés à l'aube et repartis à deux heures du matin, mais nous n'avons reçu ni eau ni nourriture.

Nous avons même été menacés par des manifestants qui criaient pour nous intimider : “Tuons-les, frappons-les”. A 17 heures, nous avons fermé le bureau et dépouillé les votes en présence des délégués de tous les partis. Le commissaire de police nous a promis une voiture pour venir chercher l’urne et raccompagner les agents. Mais lorsqu'on l'a appellé, il a mis plus d'une heure à arriver. Certains manifestants sont alors entrés dans l'école pour "accompagner" l'urne, car ils ne font pas confiance à la CEI. Le maire d'Abobo a même fait une déclaration dans une école voisine, pour dire qu'il ne faisait pas non plus confiance à la CEI et qu'il fallait garder un oeil sur les urnes.

La police a fini par arriver à 23h, avec une minuscule fourgonette. Les policiers ont voulu prendre l'urne et nous ont dit qu'ils viendraient nous voir plus tard, mais nous avons refusé de leur donner l'urne s'ils ne nous amenaient pas avec eux. La camionette est finalement partie, mais escortée par une mobylette montée par trois hommes avec des bâtons qui disaient vouloir s'assurer que nous ne faisions rien de mal avec l'urne.

 

Nous  sommes arrivés au Lycée moderne d’Abobo - le centre de la CEI où devaient converger toutes les urnes pour le comptage des voix. Certaines urnes arrivaient portées par des cortèges qui circulaient à pied... J'ai même vu des urnes dans des camions avec des boeufs.

 

C'est alors que s'est posée la question de notre salaire. Nous ne savions pas exactement combien nous serions payés, mais nous pensions l'être dès le dimanche soir. On nous a répondu que nous serions payés le lendemain alors que - je le répète - nous n'avions déjà pas reçu de quoi manger pendant tout le scrutin.

 

Le lendemain, lundi matin, nous avons donc fait une grêve du dépouillement afin d'être payés. Ils ont envoyé des agents de la police pour discuter, mais nous ne sommes pas tombés d’accord. Selon mes estimations, si on compte 900 bureaux de votes à Abobo, cela fait 2 700 personnes recrutés par la CEI qui attendent toujours d'être payées.

 

Vidéo prise le lundi 1er novembre devant le centre de dépouillement d’Abobo.