Et si Ingrid Betancourt avait fait un long séjour dans la jungle colombienne en prétendant être kidnappée pour améliorer son image ? Et si Nicolas Sarkozy avait orchestré sa libération, seulement pour remonter dans les sondages et rendre jaloux l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, secrètement amoureux de son ancienne étudiante ?

Alors que sort "Même le silence à une fin", mémoires d’Ingrid Betancourt, la fameuse femme politique et ex-otage franco-colombienne, une version complètement diffèrente de son histoire est également disponibe dans les librairies françaises. "Ingrid de la Jungle" est une bande-dessinée des écrivains français Serge Scotto et Eric Stoffel - avec l’illustrateur Richard di Martino. Une BD de politique fiction sur la captivité de Betancourt et ce qu’elle a entraîné dans les coulisses du pouvoir français.

L’héroïne de ce petit ouvrage de 48 pages garde son prénom d’Ingrid, mais se nomme "Pétancourt". Elle est une jeune femme politique brillante enlevée par les rebelles de la FARCE en Colombie Équatoriale. Dans cette satire mordante, Ingrid Pétancourt apparaît comme un personnage plus que contradictoire : fervente catholique un jour, otage égoïste le lendemain. Une femme capable de laisser son plus grand admirateur sous la pluie, car elle attend un appel de Nelson Mandela.

Mais cette BD documentée sonne pourtant juste. Et les hommes politiques français en prennent un coup. On peut y suivre un certain “Sarko”, ministre français de l'Intérieur devenu président, dont la hauteur et la popularité est inversement proportionnelle à son ego et ses ambitions, et dont le principal rêve est d'épouser une belle chanteuse. Il y a aussi Dominique de Grillepain, Premier ministre ayant juré amour éternel à Pétancourt, et qui se transforme en Hulk à chaque fois qu'il entend le nom de Sarko. Le casting comprend également Carla Bruti - chanteuse qui remporte un contrat juteux pour devenir la femme d’un président impopulaire -, Chibrac, un ancien président constamment préoccupé par la perspective de finir ses jours en prison, et son épouse, Bernadette, qui semble tout juste sortie de la cour de Marie-Antoinette.

Extraits de la bande-dessinée "Ingrid de la Jungle"

Ingrid Pétancourt entraînée de force par un chef guerillero dans un camp de la FARCE. Dans la deuxième case, on peut lire "Enfin Raoulo, souviens-toi notre folle nuit à Bogota. Tu m'avais promis de m'aider à devenir président ! Tu m'avais dit qu'un enlèvement bidon, c'était bon pour ma publicité."

La vision du partage de la nourriture avec les autres otages de Pétancourt.

Une des multiples tentatives d'évasion de Pétancourt...

Le president Chibrac fait un débrief à son Premier ministre De Grillepain, après l'échec de la tentative infructueuse d'un commando français pour libérer Pétancourt. (Les soldats français ont essayé de penétrer le camp déguisés en humanitaires).

 

Dominique de Grillepain se transforme en "l'Incroyable Hulk" à chaque fois qu'il entend le nom de Sarko. Ici le 6 mai, jour de l'élection presidentielle. 

A peine libérée et de retour à Paris, Ingrid brise le coeur de son amoureux transi, Dominique de Grillepain.

Toutes ces planches sont publiées avec l'aimable autorisation des Editions Fluide Glacial.

"Les autres auteurs m’ont dit : 'Tu ne peux pas toucher à Ingrid Betancourt, c’est une sainte, tu ne trouveras jamais d’éditeur!'"

Serge Scotto est un écrivain français. Il s’est fait connaître en se faisant inscrire sur les listes électorales Saucisse - son chien et alter ego - pour les élections municipales de Marseille, en 2001. C’est l’un des auteurs d'""Ingrid de la Jungle.

L'idée m'est venue le jour où elle a été sauvée. J'étais assis avec un groupe d'auteurs BD au Salon du livre quand, tout à coup, le maire de la ville est apparu. Il y avait des cloches, des drapeaux et un grand discours improvisé pour annoncer sa libération. C’était tellement exagéré ! Comme si c’était comparable à la Libération de la France en 1945. C'en était trop, et j'ai décidé que quelqu'un devait le dire en se faisant plaisir.

  J'ai partagé mon idée avec les autres auteurs, mais ils m’ont dit "Tu ne peux pas toucher Ingrid Betancourt, c’est une sainte, tu ne trouveras jamais d’éditeur!" Éric Stoffel a été le seul à me rejoindre et nous fûmes rapidement engagés dans le projet. Ironiquement, au cours de l'année et demi de travail sur l'album, la perception  d’Ingrid Betancourt par les gens a beaucoup changé, souvent en raison de ses actions. Et nous avons fini le livre avant même qu'elle ait commencé à poursuivre les gouvernements colombiens et français !

Nous avons été attirés par le caractère de Betancourt, car nous avons réalisé que nous l’avions vu partout sans la connaitre pour autant. Nous avons seulement une image officielle et symbolique de son image. La vérité est qu'elle n'a jamais été un otage comme les autres. Une telle focalisation s’est-elle déjà produite sur un autre otage auparavant ? Le plus triste, c'est que dans les dix ans qui viennent, aucun otage ne pourra être médiatisé de la sorte. Elle a pris l'espace de tous. Regardez aujourd’hui la différence dans les médias concernant les deux journalistes français enlevés en Afghanistan. On entend même plus parler des FARC !

Ce n’est pas seulement contre sa personne. C’est avant tout une question politique, impliquant la moitié de notre classe politique sur deux présidences successives et ses gouvernements. En tant que citoyens français, nous avons essayé d’imaginer ce qui s'était passé dans les coulisses. Toute cette histoire est tellement absurde que nous n’avions qu’à la pousser un peu plus loin pour que cela devienne une farce. Nous ne sommes pas auto-censurés une seule seconde.

On a travaillé du point de vue de la France et si nous montrons une jungle et des guérilleros caricaturés tels qu'on se les imagine chez nous - comme, à l'étranger, on s'imagine le Français portant le béret, avec un camembert, un litre de rouge et une baguette de pain sous le bras -, il n'y a aucune volonté jamais de se moquer des Colombiens, leur point de vue nous restant trop grandement étranger et transmis par le prisme des médias nationaux.