ÉGYPTE

Une vague de manifestations met à mal le régime de Moubarak

Depuis le décès d’un jeune internaute battu pour avoir voulu mettre sur Internet une vidéo mettant en cause plusieurs policiers, l’Égypte de Moubarak bouillonne. Les manifestations se succèdent dans les rues des différentes villes d'Egypte et les arrestations arbitraires se multiplient. Une instabilité sociale qui croît sur fond de rumeurs sur l’état de santé du "Rayiss". Lire la suite...

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Ahmed Douma lors d'une manifestation pour Khaled Said. Photo publiée sur sa page Facebook le 22 juin 2010.

Depuis le décès d’un jeune internaute battu pour avoir voulu mettre sur Internet une vidéo mettant en cause plusieurs policiers, l’Égypte de Moubarak bouillonne. Les manifestations se succèdent dans les rues des différentes villes d'Egypte et les arrestations arbitraires se multiplient. Une instabilité sociale qui croît sur fond de rumeurs sur l’état de santé du "Rayiss".

La vague de protestations s'est intensifiée avec l’affaire Khaled Said. Après avoir tenté de faire diffuser, en mai dernier, une vidéo montrant quelques policiers se partageant de la drogue après un coup de filet, cet internaute âgé de 28 ans a été retrouvé battu à mort en pleine rue.

Depuis son décès, des milliers d'Égyptiens ont manifesté pour dénoncer les brutalités policières et réclamer la levée de la loi d’ "exception" relative à l’état d’urgence, en vigueur depuis 1981. Selon Amnesty International, cette loi censée lutter contre le terrorisme "donne toute latitude aux forces de sécurité pour continuer à utiliser les pouvoirs d’urgence à des fins de répression et à donner lieu à de nombreuses violations."

Un mécontentement qui semble porter quelques fruits : les deux agents de police concernés par l'affaire Saïd ont été arrêtés et le fils du Président, Gamal Moubarak, s'est engagé à ce qu'ils soient traduits en justice, fait peu commun en Egypte.

D'autre part, un autre rassemblement était prévu aujourd’hui mercredi 14 juillet avant le procès en appel -finalement reporté- d’Ahmed Douma, un jeune homme arrêté le 3 mai pour avoir, selon la version officielle, frappé deux policiers lors d’une manifestation. Mais selon une seconde version, Ahmed avait pris la défense d’une jeune fille alors qu’elle était molestée par des agents.

En marge des nombreuses manifestations étudiantes, des flashs mobs sont de plus en plus souvent organisés spontanément dans le pays sans que les participants soit pour autant affiliés à un parti politique. Un mécontentement qui pourrait profiter à El Baradei, candidat potentiel aux élections présidentielles de septembre 2011, à la tête d'un mouvement réformateur en Egypte.

Rassemblement silencieux en Alexandrie à la mémoire de Khaled Said. Photo publiée le 24 juin dernier sur la page Facebook en hommage à Khaled Said.

Rassemblement silencieux en Alexandrie à la mémoire de Khaled Said. Photo publiée le 24 juin dernier sur la page Facebook en hommage à Khaled Said.

Vidéo d'une manifestation pour Khaled Said publiée sur YouTube par da0osha2day le 9 juillet 2010.

"Même les enfants de ce régime se retournent contre lui"

Abdul Monem Mahmoud est journaliste et activiste au sein du parti des "Frères musulmans"

Il est évident que les mouvements de protestations dépassent désormais le cadre des partis politiques, notamment celui des "Frères musulmans" qui était jusque-là le principal catalyseur des forces d’opposition. Les gens ont peur et cette vague de manifestations en est l’expression. Mais même s’il s’agit d’un mouvement spontané, on ne peut nier qu’il y a bien une figure politique qui transcende tout cela, celle d’El Baradei. Tous ces mécontents ont besoin d’une personne autour de laquelle faire bloc et El Baradei pourrait réussir le défi de les rassembler. Vu ses anciennes responsabilités internationales [directeur général de l’AIEA], il était considéré comme une personnalité qui bénéficiait du soutien du régime. Et son passage dans l’opposition [El Baradei a entre autres rendu visite à la famille de Khaled Said et l’a assurée de son soutien] signifie aux yeux de la population que même les enfants du régime de Moubarak se retournent contre lui. Ce revirement de bord peut être perçu comme le signe avant-coureur d’ une fin de règne".

"Des familles qui ne se mêlaient pas du tout de politique jusque-là découvrent qu’elles ne sont pas à l’abri de l’abus de pouvoir des policiers"

Wael Abbas est blogueur, journaliste et militant des Droits de l’Homme au Caire.

Des incidents se sont multipliés ces derniers temps en Égypte, notamment les meurtres de jeunes manifestants. Ce qu’il y a de nouveau, c’est que les victimes sont issues de la classe moyenne et non des classes populaires. Ces familles-là ne se mêlaient pas du tout de politique jusque-là et voilà qu’elles découvrent qu’elles ne sont plus à l’abri de l’abus de pouvoir des policiers. Tout le monde peut être désormais touché. C’est ce qui a fait que lors des dernières manifestations, on a vu descendre dans la rue des mères de famille qui ne s’intéressaient pas à la politique mais avaient tout simplement peur pour leurs enfants.

Cet usage disproportionné de la force s’explique par le climat très tendu que provoque l’état de santé inquiétant de Hosni Moubarak. [Le chef d’Etat égyptien a annulé aujourd’hui une rencontre avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et a reporté son entrevue avec le Président palestinien Mahmoud Abbas]. Les autorités ont peur du chaos que risque de provoquer une vacance prématurée du pouvoir et c’est pour ça qu’elles se montrent encore plus oppressives.

Pour certains, Mohammed El Baradei représente dans ces circonstances l’homme providentiel mais je ne pense pas que les gens soient des moutons qui ont besoin d’un leader pour les guider dans l’expression de leur ras-le-bol. Je pense que les quelques personnes qui lui apporteront leur soutien seront très vite déçues car il ne sera pas élu."