Une vidéo très populaire sur YouTube crée de sérieux problèmes à un commando de soldats israéliens.

Joel Schalit, un écrivain israélien habitant à Berlin, nous donne son avis sur la polémique.

L'endroit n’est pas identifiable. Dans une rue vide aux volets fermés, le son d'un muezzin jaillit, appelant les fidèles à la prière du matin. A en juger par le soleil qui blanchit les immeubles en pierre, nous sommes quelque-part au Moyen-Orient : au Liban, en Jordanie, en Irak, ou peut-être même en Syrie. Au centre de la rue, la lente marche d’hommes lourdement armés, vêtus d'uniformes militaires, confirme la supposition. Les soldats se rapprochent, pointant nerveusement leurs fusils américains en l’air, et il est désormais possible de les identifier. Ce sont des Israéliens qui patrouillent dans une ville palestinienne en Cisjordanie occupée. La ville biblique d'Hébron, pour être précis.

Tout à coup, les six hommes tombent à genoux. L’appel à la prière du muezzin s’interrompt. Les jeunes Israéliens se regardent, comme s’ils étaient incapables de prédire ce qui va suivre dans ce territoire ennemi. Ils attendent, se préparant à essuyer des tirs. Mais au lieu de coups de feu, les haut-parleurs diffusent alors les premières notes de "Tik Tok", le tube hip-hop avec des touches électro de la chanteuse américaine Kesha. Le sujet de la chanson ? Les réflexions d’une belle jeune femme branchée sur la dure vie de fêtarde.

Une armée d'occupation qui danse du hip-hop en patrouillant

Les soldats lâchent leurs armes en se redressant et se mettent en position. Non pas pour marcher, mais pour danser. Ce qu’ils font selon une chorégraphie qu’on imagine longuement répétée. Sautillant, se tapant dans les mains, se déhanchant, remuant les bras : les hommes doivent compenser en l’absence de femmes. La chorégraphie fait penser aux comédies musicales classiques comme "Le Magicien d’Oz". Finalement, les soldats repartent avec des airs de soldats endurcis, habitués aux combats, déployés dans une zone de guerre. Pointant leurs armes en l'air, ils surveillent les bâtiments alentour à la recherche de terroristes et repartent au loin.

Vidéo postée sur YouTube par "Delirium838" le 5 juillet 2010.

Cette vidéo a été quasiment aussi visionnée que commentée. La copie de la vidéo ci-dessus a été vue plus de 300 000 fois depuis sa mise en ligne le week-end dernier. Cette performance controversée a sans surprise attiré les foudres de l'armée israélienne, qui s’est dite prête à envisager des poursuites contre deux des six recrues-danseurs. La raison? Bien que les sources israéliennes ne soient pas entrées dans les détails, l'emplacement de la performance a certainement rendu la blague de mauvais goût. Très peu de villes en Cisjordanie occupée sont aussi symbolique politiquement qu'Hébron. Une vidéo comme celle-ci peut mettre le feu aux poudres.

Ville sainte dans les trois religions, Abraham, Isaac, Rébecca, Jacob et Léa ont été les résidents les plus connus d'Hébron, désormais enterrés dans la ville légendaire du Tombeau des Patriarches. Foyer d’au moins 163 000 Palestiniens et environ 500 colons juifs (la plupart, sinon tous militants fondamentalistes), la ville antique est le théâtre de violences récurrentes. En 1994, 29 Palestiniens furent massacrés et 150 blessés à la Grotte, par Baruch Goldstein, un colon juif d'origine américaine. Régulièrement soumis à des couvre-feux imposés par l'armée israélienne, ainsi que des saisies des biens par les colons (souvent, mais pas toujours, avec le soutien tacite de l'armée israélienne), Hébron est réputée comme le lieu où cohabitent le mieux les excès d’une armée d'occupation et le colonialisme religieux.

Les soldats voulaient faire référence à une émission de télévision israélienne

Les défenseurs de la vidéo affirment qu’il n’y a pas à de message politique. Les auteurs voulaient juste imiter une scène d’une célèbre émission de télévision israélienne, "Eretz Nehederet" (Beau Pays), qui n'a pas peur de s’attaquer aux tabous israéliens. La seule raison pour laquelle la vidéo a mal été perçue, affirment ses défenseurs, c’est que les spectateurs étrangers n’ont pas les clés pour la comprendre. Le problème de cet argument est que, indépendamment des intentions des soldats, le sinistre contexte interdit toute naïveté.

Cette mauvaise réaction des gens qui ont vu la vidéo n'est pas une méconnaissance de la télévision israélienne, mais une reconnaissance des sentiments des Palestiniens. Donc prétendre qu’ils ne faisaient qu’imiter une émission de télévision n’a pas de sens. Même s’ils savaient que les soldats s’inspirent d’un programme, cela ne changerait rien. Leur interprétation serait toujours le même. Il est symbolique que les soldats soient libres de leurs mouvements ; contrairement aux Palestiniens, qui sont souvent soumis à des couvre-feux militaires israéliens, aux barrages routiers et qui ne peuvent se déplacer que sur des routes réservées aux Arabes. Sous ce régime d'occupation militaire, une partie a plus de liberté de mouvement que l'autre. Exprimer publiquement cet état de fait en dansant est une chose. Présenter la vie d’un soldat comme une fête en est une autre."