Photo publiée sur la page Facebook "NOus sommes tous Khaled Said".

Des photos choquantes d’un jeune homme de 28 ans mort le 6 juin entre les mains de policiers provoquent,depuis quelques jours, une vague de colère et de protestations en Égypte.

Dans cette affaire explosive, deux versions s’affrontent. La première veut que le dimanche 6 juin vers 23h30, deux informateurs de la police aient pénétré dans un cybercafé de la ville d'Alexandrie (au nord du pays) et exigé de Khaled Mohammed Saïd ses papiers d’identité. Ce dernier aurait refusé d’obtempérer à des hommes en civil. Selon des témoins oculaires et des organisations des Droits de l’Homme, l’un des deux informateurs aurait alors fait une clé de bras au jeune homme, pendant que l’autre le tabassait à mort. "Il aurait été traîné de force hors du café Internet et battu à mort dans la rue", affirme le Centre El-Nadeem, une organisation de défense des Droits de l’Homme locale.

Les autorités égyptiennes démentent cette version et soulignent dans un communiqué du Centre d'information de la Sécurité égyptienne que Khaled Mohammed Saïd serait mort par suffocation. Il aurait, selon elles, avalé de la drogue au moment où la police l’abordait.

Mais des photos diffusées jeudi sur Internet (que nous avons décidé de ne pas publier) montrent le visage et le corps contusionnés de Khaled. Selon les autorités, ces marques auraient été causées par l’autopsie du cadavre. Des arguments qui n’ont pas convaincu nombre d’Égyptiens. Samedi et dimanche, plusieurs centaines de personnes manifestaient dans les rues d’Alexandrie et du Caire pour réclamer justice dans cette affaire et demander la fin de l’État d’urgence en vigueur dans le pays depuis 1981(le 11 mai dernier le Parlement égyptien l’avait prorogé de deux ans).

Sous pression, le Procureur général a ordonné ce mardi l’exhumation du cadavre en présence de la famille et du représentant du parquet d’Alexandrie pour effectuer une deuxième autopsie.

 

Khaled et sa mère. Photo publiée sur le blog Egyptian Chronicles.

Les manifestations à Alexandrie

La manifestation à Alexandrie. Vidéo publiée sur YouTube.

Photo: Amal Ahmed, publiée sur le blog d'Ismail Alexandrani.

Photo: Amal Ahmed, publiée sur le blog d'Ismail Alexandrani.

Photo: Leila Atallah, publiée sur le blog d'Ismail Alexandrani.

"L’affaire de Khaled est donc devenue une affaire nationale et des slogans demandaient même la chute de Moubarak"

Ismail Alexandrani est un activiste de l'organisation des Droits de l’Homme et l’un des organisateurs des manifestations d’Alexandrie ce week-end.

La population ici est en ébullition. Ce qui s’est passé est un crime commis pas des policiers au vu et au su de tous, dans la deuxième ville du pays. Les autorités et les médias officiels ont essayé de ternir l’image de Khaled en lui collant sur le dos diverses affaires criminelles : port d’arme illégal, consommation de drogues, etc. Toutes ces accusations sont évidemment fausses et de nombreux documents qui prouvent le contraire ont depuis été publiés. L’objectif de cette opération était de dépeindre Khaled comme un sale type qui mérite ce qui lui est arrivé.

Tout le monde se demande pourquoi Khaled a été brutalisé. Selon sa mère, il aurait été tué parce qu’il détenait un enregistrement qui montre des officiers de police se partageant des liasses de billets et des sachets de drogue dans une antenne de police d'Alexandrie. [Le ministre de l’Intérieur a expliqué que les officiers célèbrent en réalité sur cette vidéo l’arrestation d’un trafiquant de drogues] Parmi ces officiers figurent l’un des présumés tueurs de Khaled, connu pour ses méthodes brutales.

La vidéo que la famille de Khaled présente comme l'enregistrement à l'origine de sa mort. Postée sur YouTube.

Avec un ami, nous avons appelé, sur Facebook, les Alexandrins à une prière rituelle, samedi, dite de "l’absent", en mémoire du défunt. La prière a été suivie d’une manifestation qui s’est répétée le lendemain devant la maison de Khaled. Nous avons été surpris par le nombre de participants. Au-delà du meurtre, les gens voulaient dénoncer les exactions et la brutalité des services de sécurité qui agissent en toute impunité. L’affaire de Khaled est donc devenue une affaire nationale et des slogans demandant la chute de Moubarak et le limogeage du ministre de l’Intérieur ont été scandés. Les manifestants ont également demandé la fin de l’État d’urgence car il est une excuse pour toutes les exactions des autorités.

Il y a cinq ans, ce genre de protestations n’aurait jamais eu lieu. Il est peu probable qu’elles donnent des résultats à court terme, mais c’est un pas supplémentaire pour faire tomber le mur de la peur et investir petit à petit des espaces nouveaux de liberté et de démocratie."