Photo publiée sur le groupe facebook Arabian Gulf for ever.

Doit-on dire "Golfe persique ou Golfe arabique" ? 307 000 personnes ont déjà voté sur un site Internet en faveur de la première appellation. Mais cette guerre des mots, politiquement ultra-sensible, n’en finit pas d'enfler.

Le site Internet qui a soumis au vote des internautes les deux appellations, il y a quelques semaines, a déjà récolté plus de 434 000 votes. Le résultat est pour l’instant largement favorable au "Golfe persique" (plus de 307 000 votes contre près de 127 000 pour le Golfe arabique).

Copie d'écran du site www.persianorarabiangulf.com organisant le vote.

Cette polémique terminologique n’est pas nouvelle. En juin 2004, la revue National Geographic déclenche la colère des Iraniens lorsque, pour la huitième édition de son Atlas du monde, elle imprime, sous "Golfe persique", la dénomination de "Golfe arabique", entre parenthèses et en petits caractères. Les autorités iraniennes vont alors jusqu’à bannir du pays le magazine et ses journalistes.

En juin 2006, c’est le magazine The Economist qui fait les frais de la polémique. Le journal est interdit en Iran pour avoir omis d’assortir le terme "golfe" de l’adjectif "persique".

L’autre camp est également vindicatif. En janvier 2010, la Fédération sportive de la solidarité islamique, basée à Riyad, annule un championnat d’athlétisme prévu en avril en Iran car les médailles distribuées par les autorités iraniennes portent la dénomination de "Golfe persique".

Les Iraniens réagissent rapidement à cet affront. En février dernier, les autorités iraniennes annoncent même que toute compagnie d’aviation étrangère qui n’utilise pas le terme "Golfe persique" n’aura plus le droit de pénétrer dans leur espace aérien.

Puis début mai, elles ferment le pavillon égyptien de la Foire internationale du livre à Téhéran car l’un des livres mentionne le "Golfe arabique".

La polémique atteint son paroxysme lorsque, le même mois, le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe déclare qu’appeler cette étendue d’eau "Golfe persique" revient "à se moquer de l’Histoire", puisque la "présence arabe dans cette région remonte à 3 000 ans alors que la présence perse ne date que des Safavides (1501–1736)".

La médaille à l'origine de l'annulation du championnat d’athlétisme en Iran. L'appellation "Golfe persique" est encerclée en rouge. Photo publiée ici.

"D’un point de vue historique, ce golfe est appelé Golfe persique depuis Alexandre le Grand"

Abdel Khaleq Al-Janabi est un chercheur saoudien en Histoire.

D’un point de vue scientifique et historique, ce golfe est appelé depuis Alexandre le Grand le Golfe persique [il a également eu d’autres appellations, notamment la 'mer des Chaldéens', la 'mer du Dieu', la 'mer du Sud' et la 'mer de Bassora']. C’est cette dénomination qui a été retenue dans les livres d’Histoire et par les historiens arabes, à l’instar de Ibn Khaldoun et Ibn al-Athir. Elle figurait aussi dans les traités signés entre les gouverneurs du Golfe et les Britanniques qui dominaient la région au début du XXe siècle.

Les choses n’ont changé qu’après l’arrivée au pouvoir de Nasser et la montée du nationalisme arabe. Les arabes ont alors commencé à utiliser l’appellation "Golfe arabique" - alors qu’au début du mandat de Nasser, un slogan populaire disait encore : 'Une seule nation de l’océan Atlantique au Golfe persique.'

Il est vrai que l’appellation de ce golfe suscite aujourd’hui une vive polémique. Mais, en tant que chercheur en Histoire, je ne peux pas tenir compte des slogans nationalistes. Dire, comme le font certains arabes, que les Romains l’avaient déjà appelé 'Golfe arabique' est sans fondement. Seul l’historien grec Strabon, au Ier siècle après Jésus-Christ, avait utilisé l’appellation 'Golfe arabique' en parlant de l’étendue d’eau qu’on appelle aujourd’hui la mer Rouge".

Carte du monde de 1565 qui mentionne l'appellation "Golfe persique". Photo publiée sur le site persiangulfonline.

"Pourquoi faut-il que les nombreux pays arabes qui bordent le Golfe fassent des concessions pour un seul État ?"

Motaz est diplômé de gestion. Il vit à Irbid, dans le nord de la Jordanie, et est membre d’un groupe sur Facebook qui défend l’appellation de "Golfe arabique".

Depuis notre plus tendre enfance, nous appelons ce golfe le "Golfe arabique". Nous l’avons appris à l’école et dans les livres de géographie. Il n’y a aucune raison de changer son nom.

Pourquoi faut-il que les nombreux pays arabes qui bordent le golfe (Arabie saoudite, Koweït, Irak, Bahreïn, Qatar, Émirats arabes unis) fassent des concessions pour un seul État ? La volonté iranienne de changer le nom de ce golfe est une violation flagrante de la souveraineté arabe".

Carte française de 1667 qui porte la mention de "sein arabique". Photo publiée sur la page Facebook de Arabian Gulf For Ever.

"Pour les Iraniens, changer le nom de ce golfe est un crime contre la nation"

Reza Amani Nassab est un homme d’affaires iranien qui vit a Téhéran.

Ce golfe a toujours été connu sous le nom de Golfe persique. Alors je ne comprends pas pourquoi les Arabes insistent aujourd’hui pour l’appeler autrement. Trouveriez-vous acceptable que les Pakistanais décident de changer le nom de l’océan Indien car le Pakistan ne fait plus partie de l’Inde ?

Cette polémique énerve les Iraniens au plus haut point. Pour eux, changer le nom de ce golfe est un crime contre la nation. Ils sont également en colère contre leur propre gouvernement qui n’a pas su s’imposer dans cette affaire. Les Iraniens pensent que les Arabes profitent aujourd’hui de la faiblesse du régime iranien sur la scène internationale pour défier, avec l’Occident, le régime d’Ahmadinejad. C’est aussi un moyen pour eux de soutenir les revendications émiraties sur trois îles iraniennes [il s’agit des îles de la Petite et Grande Tunb et l’île d'Abou Moussa, dont la souveraineté est disputée entre l’Iran et les Émirats arabes Unis, NDLR]".


Parodie iranienne. Photo postée sur Facebook par Dokhtar Irani.